Histoire de vie - Madeleine ''A 95 ans, on ne court plus après le temps, c’est le temps qui vous court après''

07 août 2013
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Deux étudiantes, une personne âgée, une rencontre intergénérationnelle, et cette histoire que Madeleine a bien voulu livrer à Pauline et Perrine. C'est aussi ça notre rôle, porter la parole de nos aînés.

En ce début d’après-midi du 23 mai, nous entrons dans la chambre de Madeleine où une magnifique orchidée  blanche, et des cartes d’anniversaires accrochées au mur détonnent dans le décor triste de l’hôpital. Madeleine vient de fêter ses 95 ans le 20 mai, nous dit Gloria, la bénévole des petits frères des Pauvres qui l’accompagne. A notre arrivée, cette dernière nous accueille avec un grand sourire, aussi contente de revoir Gloria que de nouvelles venues. En contemplant les yeux bleus clairs et pétillants et les longs cheveux fins blancs attachés de Madeleine, nous n’avons pas de doute : elle devait être une femme très coquette qui a dû faire chavirer les cœurs. Sur son lit, un petit coussin rouge usé retient notre attention. Madeleine nous dit alors que ce sont les pompiers qui ont emmené ce coussin pour elle lorsqu’elle a été emmenée à l’hôpital sans savoir que c’était en réalité celui de son chien, décédé quelques années auparavant. Madeleine est aujourd’hui bénéficiaire de l’association des petits frères des Pauvres depuis quatorze ans. Pour elle, Gloria représente sa “deuxième famille” et elle s’estime chanceuse d’avoir été intégrée au sein de l’association. Elle ne croyait plus pouvoir en bénéficier jusqu’au jour où elle a reçu une réponse de l’association qui avait effectué une enquête sur sa situation. Elle dit avoir fait de nombreuses belles rencontres grâce à cette association, notamment celle de son deuxième mari, décédé il y a quelques années, mais son réel attachement à Gloria ne fait pas de doute quant à sa favorite. Ces deux amies se sont rencontrées deux ans auparavant, lors d’une sortie au cirque d’hiver. Gloria s’occupait d’une autre personne à l’époque mais était momentanément venue voir Madeleine ce jour-là. Les deux femmes ne se sont dorénavant plus jamais quittées. Ensemble, elles ont beaucoup de souvenirs de toutes les sorties organisées par l’association comme les repas à Chanoinesse ou les sorties annuelles à Lourdes. Le souvenir du voyage à Lourdes la laisse cependant nostalgique. Gloria nous avoue alors que Madeleine est triste car un des membres de l’association, Gérald, catholique pratiquant comme Madeleine, ne sera pas présent au voyage cette année. D’autant plus qu’elle y a vu un miracle il y a deux ans lorsqu’une dame de son âge en fauteuil s’est remise à marcher. Madeleine est justement assise dans un fauteuil, il faudrait qu’elle marche pour pouvoir rentrer chez elle mais même si elle reste sportive dans l’âme, quatre pas lui sont aujourd’hui difficiles. Jusqu’à ces soixante-dix bougies, elle marchait beaucoup, et était une très bonne nageuse gagnant des compétitions en natation synchronisée dans sa jeunesse. Elle a pu sauver de la noyade son petit frère Antoine “cœur de pivoine” dans la Marne alors qu’elle n’avait pas dix ans en plongeant et en le rattrapant in extremis. Pour elle, son frère a toujours été son “bébé”. Elle s’en occupait beaucoup et il lui ressemblait beaucoup dans sa façon d’être, mais celui-ci avait des cheveux noir jais et de grands yeux bruns. Sa famille n’était pas des plus communes : elle avait du respect pour sa mère et sa sœur mais portait son amour envers les hommes de sa famille : son frère et son père, père qu’elle a perdu alors qu’elle n’avait que neuf ans. Elle a été ensuite élevée “à la dure” par une mère désarmée; il y a eu des étincelles, sa mère la prenait à l’envers et rien ne pouvait la faire écouter... Enfant, elle faisait croire que sa mère était sa grand-mère et sa sœur sa mère, n’acceptant pas la vieillesse de sa mère comparée aux jeunes mères de ses camarades. Ses dix ans en pension ont aussi joué sur son caractère. Là-bas, elle reçut le prix de camaraderie, bien que très indépendante, mais toujours là pour aider les autres. Meilleure nageuse que danseuse, elle aimait tout de même danser aux guinguettes des bords de Marne. Elle s’échappait en douce de chez elle le soir pour en profiter, sa liberté était sacrée. C’est d’ailleurs au bal qu’elle rencontre son premier mari, un très bel homme. Malheureusement, la guerre l’emporte et elle se retrouve veuve à 24 ans. Elle a dû se débrouiller seule après cela, ce qui l’a endurcie. Dans sa chambre, Madeleine nous confie qu’elle souhaite répondre à la carte d’anniversaire de son amie de vacances mais qu’elle n’a pas de papier à lettres. Elle aime écrire mais cela fait longtemps qu’elle n’a pas fait danser sa plume. C’est une littéraire et une bonne écrivaine. A tel point qu’elle avait décidé d’écrire un livre sur sa vie. Elle avait écrit une centaine de pages mais par mégarde, sa femme de ménage l’a jeté. Cela l’a terriblement affectée, elle n’a jamais voulu le recommencer. Ce goût de l’écriture, c’est de famille, Madeleine est la petite fille de l’écrivain Octave Mirbeau. Elle ne l’a pas connu mais a lu une très grande partie de ses ouvrages. En observant la tenue de Gloria, Madeleine ne peut s’empêcher de lui parler de ses bijoux.  Elle est très observatrice et a remarqué tout de suite ses nouvelles boucles d’oreilles. Elles lui rappellent les bijoux que son mari lui avait offerts pour son mariage. Mais ces bijoux la ramènent aussi à ses nombreux voyages qu’elle a effectués pendant ses quarante ans de carrière chez Air France, travail qu’elle a trouvé en se débrouillant par ses propres moyens lorsqu’elle était veuve. Elle se souvient particulièrement de son voyage au Mexique mais aussi en Egypte. Bien que très courts, elle se rappelle de tous ses voyages, ce qui témoigne de sa grande mémoire. Plus jeune, elle pouvait en effet apprendre ce qu’elle souhaitait quand elle voulait. Après son travail, Madeleine était très active, elle consacrait beaucoup de temps à ses “petites mémés” comme elle le dit si bien. Elle était bénévole au Secours Catholique et tricotait des kilomètres de pulls pour celles-ci. Elle en garde un très bon souvenir, cela lui a apporté beaucoup de choses d’aider les autres et d’essayer d’améliorer leur quotidien. C’est l’heure du goûter, un homme très sympathique lui apporte une petite madeleine, elle se sent bête de la manger alors qu’elle n’a rien à nous offrir et la laisse donc sur le côté pour la manger plus tard. Une amie de longue date, protestante, vient la voir bientôt, il est temps pour nous de partir, nous nous disons au revoir, toutes ravies de cet après-midi passé ensemble. « A 95 ans on court plus après le temps, c’est le temps qui vous court après. » Merci à Madeleine, pour le temps qu’elle nous a accordé, pour les échanges que nous avons eus, pour ses compliments et ses sourires. Cela ne devait pas être évident de se confier à des inconnus et de les voir écrire sur leurs ordinateurs. Merci à Gloria pour avoir fait le lien entre Madeleine et nous, pour sa patience et sa bonne humeur. Merci à Daniel des petits frères des Pauvres et Axel, président de l'association Solidarité 3 Générations, pour avoir concrétisé ce projet intergénérationnel.  Rédigé par Pauline et Perrine au cours de leur rencontre avec Madeleine en mai.

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