Le voyage du père Tranquille

28 décembre 2010
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Ce n'est pas un conte de Noël. Et pourtant cela y ressemble. Retour sur la chaîne de solidarité exceptionnelle qui a permis à Louis Tranquille, 73 ans, de rejoindre son île natale le 14 décembre dernier.

L'ambulance file sur l'autoroute du Nord. Direction Roissy-Charles-de-Gaulle. Dans une poignée d'heures à bord du vol Air Mauritius 980, Louis Tranquille, s'envolera pour le Sir Seewoosagur Ramgoolam International Airport, Ile Maurice. Décollage 16 h 20. Un aller sans retour après 35 ans d'une vie rude sur le sol français. Sa ressemblance avec Nelson Mandela, le président de la République d'Afrique du Sud, est une lapalissade. Veste marine, pantalon noir, sandales chocolat, silhouette souple, Louis sourit, la poignée de main caressante. Assis sur un tabouret coincé entre le lit et la kitchenette toute équipée dans le placard. Le moelleux de sa voix au sabir créole donne une couleur quasi séraphique à ses mots. Comme la douceur du regard, la grâce des traits. Un tube relie son nez à la bouteille posée à terre. 30° étouffent son studio, kit oxygène oblige. «Lorsqu'il sera dans l'avion, ça ira mieux. Quel stress !» murmure Sandrine S., en triant ses papiers. Température extérieure 4°. Dehors à Montmartre, c'est bientôt Noël. «La famille c'est tout c'qui compte»   Deux ans sans sortir. Sauf pour clore livret A et CCP il y a trois jours. « Sa présence était obligatoire » précise Sandrine, conseillère en économie sociale et familiale au Centre d'action sociale de la Ville de Paris du 18e arrondissement. . «L'état de santé de M. Tranquille n'allait pas en s'améliorant. Fallait choisir : hébergement pour personnes âgées dépendantes avec assistance médicalisée type Oasis ou retour au pays» raconte Etienne D. directeur de la résidence Caulaincourt où vit le ressortissant mauricien depuis onze ans. Il va regagner Maurice moyennant une baisse de sa retraite : 209 € au lieu de 700 €. «Ça suffira» dit Louis qui vivra dans la maison familiale à Sainte-Croix, près de Port-Louis. «La famille c'est tout c'qui compte», dit-il, un « p'tit peu fatigué», face au comptoir d'enregistrement des bagages, Terminal 2F. «J'rentrais le soir assommé.»   Sa carte d'identité l'atteste. Arrivée Paris, 1975. Logement rue Caulaincourt, 1999. Trente-cinq ans de p'tites joies, de parties de poker animées. Mais aussi d'embûches, de grande précarité. C'est sur le conseil d'un «pote» qu'il rejoint Paris. «Pour voir.» Et n'est jamais reparti ! Célibataire sans enfants, il a 38 ans. La neige en mars le déboussole. Il confesse avoir pensé : «Si j'rencontre un avion, j'tourne de suite. » Fait la fête pendant un an. « Faisais c'qui me plaisait, dépensais mes sous à Strasbourg-St-Denis. Ecoutais d'la musique, buvais des cafés-calvas, des p'tits whiskys avec les copains. Pour s'réchauffer. Vivais dans l'studio d'un ami dans le 16e.» Le week-end ? «Ville d'Avray, chez Jeannette, une mauricienne. Elle nous nourrissait». Après l'obtention de sa carte de séjour la même année, direction Périgueux. Il rénove des locations sur un chantier à 70 km de là. Pendant deux ans. «J'rentrais le soir assommé.» Par l'odeur de peinture et les 140 km quotidiens. Puis cumule seize ans dans une entreprise de ravalement parisienne. Procède au sablage, poudre abrasive projetée sur les façades à décaper. Méthode agressive pour la pierre. Et pour l'homme. «Même l'hiver fallait monter sur les échafaudages avec des cordes, mains g'lées, respirer ça». Les bronchites se succèdent. Signalement aux petits frères des Pauvres   En 1987 victime d'une agression à Château d'Eau, dépouillé, transporté par les pompiers, nu, il apprend après 6 jours de coma son admission à Bichat. «Tout volé», dit-il, accroupi sur ses talons tel un vieux sage, mains sur la tête. Des tatouages parent ses bras graciles : poignards, serpents. Explique. «Les grands en avaient. Fait pareil à douze ans. Sinon on d'vient pas grand». Sans emploi, il couche dehors : métro, squats des 18e et 10e arrondissements. Vit de p'tits boulots au noir samedi-dimanche. Touche le RMI. Séjourne cinq ans à la Permanence SDF du 13e. Retourne à l'hôpital. Cesse toute activité en 1992 lorsqu'il souffre d'insuffisance respiratoire permanente. Et atterrit rue Caulaincourt, où vivent «des cas sociaux», «souvent sans famille» précise Etienne, chaleureux lorsqu'il évoque sa petite centaine de pensionnaires âgés mais autonomes. C'est la condition d'admission. «Louis ne bouge plus. Ses muscles ont fondu. Je passais régulièrement le voir dans ses 17 m2. Terminer sa vie ainsi c'est triste. Il sera mieux en famille.» Malgré sa santé précaire il gère ses ressources. «A la résidence les gens l'aidaient en dehors du travail. Touchés par son isolement. Lui apportaient un repas Mac Do. Il adorait.» Mais sa santé se dégrade vite. Le 3 mars 2009, Mme F. une compatriote adresse son signalement aux petits frères des Pauvres : « projet retour au pays malgré perte de revenus conséquente. » Et le marathon administratif démarre ! De mi 2009 à janvier 2010 Sandrine recherche une banque pour transfert de fonds à Maurice. Tâches réparties : Mme F., compagnie aérienne, assistance médicale, Céline V.N., coordinatrice de développement social chez les petits frères des Pauvres, suivi logistique de l'ouverture bancaire à distance à la Mauritius Commercial Bank. En anglais. «Ce n'était pas un accompagnement classique. Il fallait pallier l'ampleur des tâches» dit-elle. «Je ne parle pas anglais, elle a beaucoup aidé» ajoute Sandrine. Céline fait établir copie conforme du passeport par l'ambassade. Nouvel échange épistolaire. En mai Mme F. part à Maurice. Visite les siens, ceux de Louis, et le médecin qui prendra le relais. Remet le dossier sur l'oxygénation. Sandrine remplit la déclaration d'impôts, s'active avec Céline et Etienne. Un pas de géant est franchi avec le «OK départ air» de Bichat. Tout s'accélère !   Transfert des avoirs à la Mauritius Bank, certificat médical à Air Mauritius, acompte pour réserver le vol. Après l'aval de la compagnie aérienne, Céline quitte l'association. Airelle reprend la main, solde les comptes, résilie l'abonnement Canal+, réclame un RIB à la Mauritius Bank. Sandrine informe caisse de retraite, complémentaire, mutuelle, impôts, SS, CAF, assurances habitation, aides à domicile du départ. Louis règle le solde du billet d'avion, 500 €, l'oxygène pour le trajet, 275 €. Airelle porte l'argent à Air Mauritius. Retourne le décodeur à Canal. Ouf ! Enfin bouclé ! Jeanne, l'aide-soignante est muette d'émotion. Sandrine vérifie les papiers dans les poches du blouson. Deux ambulanciers entrent dans la chambre munis d'un fauteuil roulant. Coiffé d'une casquette anti froid, «trop grande, trop maigri», Louis jette un œil aux dodos en bois symbole de Maurice perchés sur deux fûts.Pour Jeanne, en souvenir. Dans la rue tout le monde l'étreint. Etienne grimpe dans l'ambulance, papiers de Passerelle la société qui accompagne les malades jusqu'à l'avion, en main. Louis semi assis sur le brancard grelotte, sa vie dans cinq valises à ses côtés. A Roissy il confesse «un moment que j'n'avais vu autant d'gens.» Etienne gère le retard de Passerelle, l'heure et demi d'attente, tandis que Louis égrène «mangues, goyaves, ananas, avocats, poisson frais, 30°. Là-bas même s'il fait chaud, on l'sent pas car y a d'l'air.» Ultime couac ! Excédent de bagages, 100 €. Bien négocié par Etienne en place des 200 € réclamés. «Ah ! Claude, Gladys, mon frère, sa femme, Daisy, Gisèle, Nué Line, mes sœurs...» 15 h 55. Louis passe le portique de sécurité et disparaît vers la passerelle reliée au Boeing 747. Et la petite musique d'Henri Salvador* me revient «Dans mon île, ah comme on est bien, on n'fait jamais rien, et l'on paresse sans songer à demain.» Joyeux Noël Monsieur Tranquille. Entouré de vos quarante neveux et nièces. Et comme dit la chanson, «bien Tranquille sous les grands cocotiers qui se balancent en silence.» *2006 : album Révérence, V2 (Dans mon île). Catherine Bretécher

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