Vieillissement choisi, vieillissement subi ?

08 juin 2012
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Pierre-Bernard Forissier, Coordinateur Régional du Développement de la Vie Associative pour la région Est est intervenu lors du Colloque européen de Pont Saint-Vincent dont le thème était Vieillissement choisi, vieillissement subi ? et la relation aidants/aidés.

Le 1er juin, le Pôle de Compétence Régional des Métiers du Secteur Sanitaire et Social, le Rectorat de l'académie de Nancy-Metz, le GIP-DAFCO, l'Université de Lorraine, l'Institut de Formation d'Aides Soignants de Pont-Saint-Vincent (en périphérie de Nancy) ont organisé un colloque avec l'appui d'un projet européen et du projet pédagogique de l'IFAS. La relation aidants/aidés : rapport au corps, au « care » et au genre. Pierre Bernard FORISSIER, salarié de l'association « Les petits frères des Pauvres » association apolitique et non confessionnelle est Coordinateur Régional du Développement de la Vie Associative pour la région EST (Champagne-Ardenne, Lorraine et Alsace), présente l'association et une étude de cas. Les bénévoles de l'association, organisés par équipe autonome, agissent en priorité auprès des personnes souffrant d'isolement et de pauvreté, dès cinquante ans, et assurent ensemble les missions sociales : accompagner, agir collectivement, témoigner et alerter. Notre particularité : apporter un accompagnement relationnel dans la durée qui est, essentiellement, un engagement et un acte bénévoles (1) L'histoire d'Yvonne ou comment cela se traduit-il au quotidien ? Lorsque l'on nous signale Yvonne, sa voisine, son médecin se sentent démunis face à sa situation. Yvonne a 83 ans, elle est plutôt valide physiquement, sort seule à la banque chercher chaque jour de l'argent, fréquente régulièrement le super marché à proximité de son domicile et multiplie les achats divers : babioles, poupées, décorations, etc. Elle prend des plateaux repas (1 jour sur 2) chez un commerçant proche, participe à des voyages promotionnels d'une journée. A priori, tout va bien puisqu'elle se débrouille apparemment seule pour sa vie quotidienne. Sauf qu'Yvonne oublie, elle n'a plus vraiment d'heure, sort en pleine nuit, se perd dans la ville. Sa voisine très attentive n'est plus en mesure de toujours la surveiller, la retrouver. Le médecin qui la suit depuis de longues années ne peut pas la convaincre à vivre dans une structure adaptée. Il faut savoir qu'Yvonne habite un vieil hôpital, désaffecté et réaménagé en 3 logements. Le sien doit faire plus de 100m2. Elle l'habite depuis plus de 60 ans, d'abord avec ses parents, puis seule. Sa famille proche : ce sont des cousines âgées (85 à 90 ans) habitant Strasbourg. Pour accéder à son appartement, il y a un escalier en bois craquant. Dans cet immeuble, il n'y a plus qu'elle et le couple de voisins au rez-de-chaussée. Il n'y a pas de sonnette à l'extérieur. Si la porte est close, on ne peut pas pénétrer. On entre dans son appartement par un couloir sombre, encombré qui débouche sur une cuisine vétuste avec un carreau cassé, colmaté par un carton, un chauffe-eau individuel peu fiable au-dessus d'un vieil évier, un réfrigérateur. Un poêle au charbon qu'elle doit alimenter en allant chercher le combustible à la cave. Une table au milieu encombrée de toutes sortes d'objets, juste un petit espace pour passer dans le salon. Celui-ci assez sombre se compose d'une armoire, d'une table sur laquelle sont posés là-encore mille bibelots, un coin canapé : son lieu de coucher. Le chauffage : un vieux radiateur électrique dangereux raccordé à une prise totalement insécurisée. Dans ce salon, un téléviseur, lui aussi raccordé à une prise multiple dangereuse où sont branchés divers appareils. Tout autour c'est un amoncellement d'objets les plus divers et notamment beaucoup de poupées ou d'objets de Noël. Ensuite, s'enfilent trois autres pièces plus ou moins encombrées pour aboutir à un espace toilette (WC) et un lavabo. Entre les toilettes/WC et la pièce où elle vit, il y a bien une 50 mètres à parcourir. L'originalité : Yvonne a décoré tous les plafonds avec des rubans de papiers formant des motifs en V. Aucun service n'intervient encore chez elle. Seuls le médecin et la voisine du rez-de-chaussée assurent une veille et portent et supportent cette situation d'une grande précarité. Un épuisement certain de la voisine apparait. Telle se présente la vie au quotidien d'Yvonne au moment où nous la rencontrons (en décembre). Que peut faire une équipe de bénévoles ? C'est ici que l'histoire d'accompagnement commence. Par chance, la bénévole – qui habite à 10 km – connait le médecin et a pu échanger avec lui assez rapidement. Et elle s'est fait connaitre de la voisine en lui donnant les coordonnées du groupe. La première phase fut d'apprivoiser Yvonne, heureuse d'avoir un contact pour discuter. Et de l'inviter au repas de Noël (24 décembre) pour mieux la connaitre. Les 6 premiers mois furent chaotiques : être à l'écoute de la voisine, accepter l'aménagement précaire de son logement, être en lien avec le médecin. Un passage très réguliers de la bénévole chez Yvonne, plus des appels téléphoniques. L'objectif : construire le lien avant de pouvoir intervenir sur le confort de l'habitat et faire accepter par Yvonne la mise en place de services d'aides. Un contact avait été pris avec le Conseil Général pour faire une demande d'A.P.A. (Allocation personnalisée à l'autonomie). Fin mai, Yvonne est hospitalisée par le médecin pour un problème de cheville. L'hôpital la garde 3 jours mais prévient qu'elle sortira la veille du weekend de Pentecôte. Or, rien n'est organisé pour son retour chez elle : le service d'aide à domicile ne peut pas intervenir (prévenu trop tard), la voisine n'est pas en capacité de prendre en charge son retour. Et Yvonne marche alors difficilement et ne peut faire seule des courses. Après discussion avec l'assistante sociale du Conseil Général, la bénévole s'engage à assurer le repas de midi/soir durant ces 4 jours à condition que le relai soit effectif à ce terme (en fait nous devrons attendre 8 jours). En outre, une demande sous tutelle a été déposée : Yvonne n'ayant plus la capacité de gérer ses biens. Durant toute cette période, les bénévoles ont poursuivi : visites régulières, contacts téléphoniques, invitation à des sorties et à un séjour de vacances (8 jours). Tout ceci se fait en lien avec les professionnels concernés. Parce que ce lien s'est construit dans la durée, nous avons pu entreprendre la deuxième phase, à savoir : sécuriser au mieux son logement. A la fin de l'été : mise en place d'un radiateur électrique aux normes, réfection de l'installation et suppression des vieux appareils. Décision de faire un nettoyage réel des 2 pièces où Yvonne vivait le plus (Salon/TV) et cuisine + couloir d'entrée. Un premier tri des affaires qui avait été fait durant l'été en présence d'Yvonne, avait permis de jeter 4 sacs (100L). Pour perturber le moins possible Yvonne, une demande d'hébergement temporaire fut faite pour 1 semaine dans la maison de retraite, située à côté du local de l'association. 5 membres de l'association se sont mobilisés sur 2 jours pour réaménager la cuisine (donner plus de confort de travail à l'aide à domicile) : changement du lino, tri dans les meubles, etc. Quant au salon, ce fut de laisser plus d'espace de passage, de refaire son coin « coucher/canapé), de débarrasser la table. Puis avec l'accord de la tutrice, faire désinfecter les pièces principales, les toilettes. Pendant tout ce temps, des bénévoles informaient Yvonne des aménagements faits. La bénévole qui est sa « référente » l'accompagne lors de son retour chez elle. Certes, la situation demeurait fragile mais cela a permis à Yvonne de rester 2 ans de plus chez elle. Quels enseignements peut-on tirer de cet exemple vécu ? 1°. Faire tomber certains clichés : regards croisés professionnels/bénévoles. Pour les bénévoles, plutôt que de s'indigner ou de s'insurger contre l'inefficience supposée des professionnels, ce fut de comprendre leurs contraintes, leurs difficultés – parfois – à se faire accepter par la personne aidée, de découvrir leurs manques mais surtout de voir leurs capacités à s'adapter aux situations très diverses. Un bénévole isolé devient aussi précaire dans son action que la personne aidée. Il y a un risque d'épuisement certain. La bonne volonté, la « bonne action de naguère » est un leurre dangereux. Pour les professionnels, le personnage « bénévole » inquiète : qui est-il ? Que fait-Il ?? Etc. Or, l'action de bénévoles peut être un ciment qui fortifie leurs interventions, en l'ajustant par un vrai dialogue. En l'espèce, la bénévole joue un rôle principal dans le plan d'aide à domicile : coordination et mis en lien régulier. Elle a su créer avec la personne âgée seule une relation d'alter ego dans la confiance et la durée permettant de resituer les intervenants professionnels dans une relation juste et complémentaire.(2) Le bénévole ne doit pas être un « instrument » au service du professionnel mais un interlocuteur juste et entendu. 2°. Pour un bénévolat associatif d'accompagnement. Le bénévole seul, l'aidant familial seul et le professionnel seul s'embarquent, chacun, sur une route chaotique voire généralement une impasse. Cela peut paraitre une litote de le dire mais n'est-ce pas trop souvent le cas ? L'exemple d'Yvonne illustre parfaitement ce danger. Tant que le médecin et la voisine étaient seuls confrontés à la précarisation de la personne, ils vivaient une grande insécurité. Pour le médecin, soucieux de respecter la volonté d'Yvonne, ne pas savoir sur qui s'appuyer ; pour la voisine, la fatigue de devoir être en surveillance constante face aux oublis de la personne aidée. Combien d'entre nous n'a pas été un jour confronté à une telle situation ? C'est ici que le rôle de bénévole d'accompagnement prend tout son sens. Il peut devenir la courroie d'articulation entre la personne aidée – surtout si elle est isolée – le voisinage ou l'entourage familial quand celui-ci se fragilise et l'action des professionnels. Mais pour mener une action de qualité, ce bénévolat se doit de répondre à certains critères : Un bénévole, membre d'un groupe organisé, autonome localement mais soutenu par une organisation reconnue. C'est le propre du bénévole d'association, notamment au sein de l'association »les petits frères des Pauvres. Un bénévole qui n'agit pas seul mais toujours en lien : avec les membres de son groupe (être épaulé, se soutenir mutuellement dans les difficultés), avec les intervenants professionnels, avec l'entourage existant de la personne. Un bénévole qui œuvre dans la durée en créant un lien et une relation de confiance avec la personne aidée : savoir écouter, savoir comprendre le vieillissement vécu, savoir se positionner devant des troubles de comportement (oublis, incohérence, agressivité, etc.). Un bénévole qui agit avec son cœur, son humanité (ce n'est pas contradictoire à ce que j'ai énoncé plus haut). Il n'a pas vocation à devenir un professionnel de l'accompagnement social. Il ne se substitue ni aux aidants familiaux – lorsqu'ils existent – ni aux professionnels. Le bénévolat associatif d'accompagnement est aujourd'hui une des clés dans le soutien aux personnes âgées dépendantes. L'intervention seule des professionnels ne suffit pas. Les aidants familiaux ou du voisinage sont parfois eux-mêmes trop fragilisés par la situation de l'aidé. Bien souvent les personnes âgées signalées aux petits frères des Pauvres vivent dans un profond isolement : elles ne demandent pas d'aide, n'appellent pas leurs familles lorsque celles-ci sont loin et ferment la porte sur leur détresse (3). 3°. Lutter contre l'isolement c'est prévenir la dépendance. L'avancement en âge accroit la possibilité de perte d'autonomie : ne plus pouvoir agir par soi-même et, si le réseau familial et amical est restreint à proximité, aggrave l'isolement, le repli sur soi. Dès lors l'engrenage vers la dépendance s'enclenche : pourquoi continuer à faire si je n'existe plus pour autrui. Or, ne répondre que par la mise en œuvre de services techniques, c'est nier le besoin relationnel et d'échanges nécessaires pour vivre bien quelles que soient ses faiblesses. Si l'on ne prend pas en compte ce besoin vital (4), le professionnel va devoir répondre à une double injonction non exprimée mais attendue par la personne aidée et vivre un malaise (ne pas pouvoir donner l'affectif et ne répondre de part sa posture que par un geste professionnalisé). Il se créera une insatisfaction mutuelle, source d'agressivité le cas échéant. La présence d'un bénévole associatif d'accompagnement dans la durée ouvre pour la personne aidée la reconnaissance et pour les entourages et les professionnels un apport qui conforte leurs interventions. Chacun retrouve une place juste faite d'humanité et de cœur. Cette action duelle prévient une dépendance plus forte et si celle-ci survient, malgré tout, elle peut mieux s'appréhender et se vivre. Il n'y a pas des êtres dépendants en raison de désavantages physiques ou mentaux, mais des personnes dont la situation d'autonomie, dont l'autonomie de situation (…) nécessite un accompagnement et un soutien (5). C'est le don de réciprocité. Je ne peux exister que si l'autre existe dans une relation vraie. Le bénévolat d'accompagnement s'inscrit dans ce domaine. L'innovation sociale c'est surement de renforcer et de développer ce type de réseau. Pierre Bernard FORISSIER 3 mai 2012 – Intervention pour le colloque européen du 1er juin 2012 – Pont St. Vincent Notes (1) Projet associatif 2010 - 2015 des petits frères des Pauvres «Avec les plus pauvres, vivre la fraternité», (2) Les bénévoles prennent la parole dans le débat sur la dépendance, Jean-François SERRE, communiqué de presse 2012 (3) Revue « Projet » n°326, février 2012, page 58, Dépendance : place aux bénévoles, Jean-François SERRE (4) Voir pyramide de Maslow (5) Revue « Projet » n°326, février 2012, page 54, Les aidants au cœur du système social, Serge GUERIN.

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