Ce mardi matin à Paris, Jean-Frédéric, arrive avec une couverture de livre dont il a soigneusement masqué le titre. Les participants – une dizaine de personnes âgées installées autour de la table – ont pour mission d’inventer eux-mêmes le titre, d’écrire la quatrième de couverture, puis la première et la dernière phrase du roman imaginaire. La semaine dernière, il s’agissait de rédiger une demande de nationalité monégasque à partir de cinq mots sans lien apparent : haricots verts, bretelles, Donald Trump, colle super glue et dictionnaire.
« Je crois même que c’est l’atelier où on rit le plus et où on se sent le mieux. »
Jean-Frédéric
Animateur de l’atelier d’écriture au 19I46, Paris
Depuis plus de dix ans au Manier, la maison d’accueil des Petits Frères des Pauvres près de Marseille, depuis deux ans à Valence dans deux EHPAD réunis pour l’occasion, depuis plusieurs saisons à Paris, ces ateliers d’écriture se déroulent deux fois par mois, accueillant des groupes de personnes âgées accompagnées ou non par l’association.
Leur point commun : ils ne ressemblent à rien de ce qu’on imagine quand on pense à de l’écriture.
"On pense qu'on n'est pas capable"
Le plus grand obstacle à l’écriture, ce n’est pas la syntaxe ni l’orthographe. C’est la voix intérieure qui dit que ça ne vaut rien, qu’on n’a rien d’intéressant à dire. Dans ces ateliers, cette voix est méthodiquement mise en sourdine.
La philosophie est simple, résumée en quelques mots par la bénévole qui anime les séances de Valence :
« Ni prof, ni psy. Pas de stylo rouge. Pas de jugement sur la forme. Pas de hiérarchie entre celle qui a fait des études et celle qui n’en a pas fait.
Fabienne
Animatrice de l’atelier d’écriture à Valence
Cette liberté produit des surprises. Marie*, l’une des participantes parisiennes, se souvient de sa sœur plutôt réservée, peu sûre d’elle. Lors d’un premier atelier, cette dernière s’est rendu compte qu’elle avait beaucoup d’humour et que son écriture fonctionnait très bien.
« Une vraie découverte », dit Marie.
Pour elles deux.
« On pense souvent qu’on n’est pas capable d’écrire. Mais c’est surtout le jugement qu’on porte sur soi qui bloque. On trouve toujours quelque chose à la fin. »
Carole
Participante de l’atelier d’écriture du 19I46 à Paris
Pour les personnes qui ont des difficultés à tenir un stylo, des bénévoles assurent le secrétariat : elles écrivent sous la dictée. L’idée, l’image, le mot juste, tout cela appartient à la personne accompagnée. Le bénévole n’est que la main.
Écrire ensemble, se découvrir vraiment
Dans les EHPAD, les résidents vivent ensemble sans forcément se connaître. On se croise au repas, on parle météo. L’atelier d’écriture change quelque chose à ça. Quand on lit à voix haute ce qu’on vient d’écrire, quelque chose passe que la conversation ordinaire ne permet pas.
À Marseille, Anne Salvador, responsable du lieu, l’observe depuis dix ans :
« Ils parlent pas juste de la pluie. Il y a des sujets intimes qui sont développés. Un jour, ils échangent sur des souvenirs d’enfance. Un autre, sur la ville dans laquelle ils sont nés. Ça fait un groupe qui apprend à s’écouter. »
Anne Salvador
Responsable lieu d’accueil et d’animation du Manier à Marseille
À Paris, le groupe a même construit ensemble le portrait d’une femme fictive prénommée Kirsten. Chacun a apporté sa voix, son ton, son angle. Une autre fois, ce sont des contes : Patrick s’est chargé de tous les bruitages, chacun avait sa partition.
« L’écrit nous amène à rire de nous-mêmes »
Michel
Participant de l’atelier d’écriture du 19I46 à Paris
L’animateur le confirme avec malice : « L’écriture crée du lien. Et c’est aussi un lieu où on rit beaucoup. »
À Valence, les bénévoles ont réuni les résidentes de deux EHPAD voisins qui ne se fréquentaient pas. Cinquante mètres à parcourir, mais une vraie traversée : elles arrivent toujours bien coiffées, comme pour une sortie. Et d’une certaine façon, c’en est une.
Des textes qui voyagent
Ce qui se passe dans ces ateliers ne reste pas entre quatre murs. À Valence, chaque cycle thématique se conclut par un livret imprimé que les participantes peuvent montrer à leurs proches. Une des bénévoles, Fabienne, raconte, amusée, la surprise d’une petite-fille découvrant le livret de sa grand-mère : « Tu te débrouilles bien ! » La vieille dame, ravie.
Au Manier à Marseille, l’atelier d’écriture, qui existe depuis plus de dix ans avec les mêmes bénévoles et les mêmes personnes accompagnées, prépare pour les 80 ans des Petits Frères des Pauvres des poèmes sur la liberté. Ils seront lus en public, accompagnés d’un pianiste et d’un violoniste. Certaines années, l’atelier échange ses textes avec un autre groupe extérieur – lire ce qu’on a écrit devant des inconnus, et écouter ce qu’ils ont écrit, eux.
C’est aussi ça, ces ateliers : remettre les personnes âgées en situation de faire, de produire, d’être entendues. À Valence, Fabienne résume l’ambition avec une formule qui dit tout :
« Elles arrivent le moral bas et ressortent avec la pêche. »
Fabienne
Animatrice de l’atelier d’écriture à Valence
Et si, chemin faisant, on change un peu le regard sur la vieillesse. L’âge n’est pas une fin, mais, comme elle le dit, « le commencement d’autre chose » : c’est peut-être la plus belle des productions.
Repas, sorties, ateliers artistiques, jeux : les équipes des Petits Frères des Pauvres inventent chaque jour mille façons de rompre la solitude des personnes âgées isolées.
Photos : Atelier d’écriture au 19/46, à Paris © Didier Echelard / Petits Frères des Pauvres