Depuis 2022, l’association Petits Frères des Pauvres, qui lutte contre l’isolement des personnes âgées, publie chaque année un bilan sur les morts solitaires en France à partir de cas relayés par la presse. Ce travail pionnier constitue aujourd’hui l’un des rares éclairages disponibles, tout en ne représentant que la partie visible d’un phénomène beaucoup plus vaste.
Pourquoi la France reste-t-elle en retard dans la production de données ? Et que nous apprennent les comparaisons européennes sur les leviers d’action possibles ?
La France : un manque criant de données officielles sur les morts solitaires
Il n’existe à ce jour aucune base de données publique centralisée permettant d’identifier et de quantifier les morts solitaires en France. Ces décès ne font l’objet d’aucune catégorisation spécifique dans les statistiques de l’Insee ou des services de santé publique.
Faute de définition institutionnelle et de protocole de signalement, les morts solitaires demeurent invisibles dans les outils statistiques nationaux. Le seul recensement régulier existant est réalisé par les Petits Frères des Pauvres, à partir d’articles de presse mentionnant des personnes âgées découvertes à leur domicile plusieurs jours, semaines, voire mois après leur décès.
Ce mode de recensement, par nature partiel, ne permet ni l’exhaustivité ni l’analyse fine des profils concernés, mais il met en lumière une réalité sociale que les chiffres officiels ne captent pas.
Qu'est-ce que la mort solitaire ?
En France, la « mort solitaire » désigne généralement des décès survenus chez soi, sans que personne ne s’aperçoive immédiatement de la disparition de la personne, faute de liens sociaux ou de repères d’activité qui pourraient alerter l’entourage.
Le bilan des Petits Frères des Pauvres : une première avancée
Depuis 2022, les Petits Frères des Pauvres publient chaque année un bilan alarmant.
Ce travail de veille a permis d’identifier :
13 morts solitaires de personnes âgées en 2022 ;
21 cas en 2023 ;
plus d’une trentaine de situations recensées en 2024 et en 2025 de morts solitaires en France.
Ces décès concernent majoritairement des personnes âgées vivant seules à domicile, souvent peu ou pas connues des services sociaux. Dans de nombreux cas, le corps n’est découvert qu’à la suite d’événements fortuits : intervention d’un huissier, signalement d’odeurs, factures impayées ou anomalies de consommation.
Ces chiffres sont largement sous-estimés. De nombreux décès dans l’isolement ne font l’objet d’aucune médiatisation et échappent donc à tout recensement.
Pourquoi un tel manque de données ?
Plusieurs facteurs structurels expliquent l’absence de données fiables sur les morts solitaires en France :
aucune obligation légale de signalement spécifique pour les opérateurs funéraires ou les collectivités,
des procédures administratives éclatées et non harmonisées,
l’absence de définition officielle de la « mort solitaire » dans les nomenclatures statistiques,
une difficulté à croiser les données sociales, sanitaires et administratives.
Ce déficit statistique constitue un obstacle majeur : un phénomène dont on ne mesure pas l’ampleur ne peut faire l’objet de politiques publiques efficaces. Il empêche également d’anticiper l’évolution du risque, alors même que le vieillissement démographique et le souhait massif de vieillir à domicile accentuent les situations de vulnérabilité.
Le Royaume-Uni : une étude révèle une augmentation des cas de mort solitaire
Bien que, l’équivalent de l’INSEE en Grande Bretagne, l’Office for National Statistics (ONS), ne fournisse pas de données spécifiques sur les décès survenus à domicile sans la présence de proches, des études et rapports récents mettent en lumière l’augmentation des décès solitaires non détectés au Royaume-Uni.
Une étude publiée en 2023 dans le Journal of the Royal Society of Medicine révèle une tendance préoccupante : depuis les années 1980, le nombre de personnes retrouvées longtemps après leur décès à domicile est en constante augmentation en Angleterre et au Pays de Galles. Cette étude souligne notamment que les hommes sont deux fois plus susceptibles que les femmes d’être découverts en état de décomposition.
Face à cette réalité alarmante, le gouvernement britannique a pris des mesures pour lutter contre l’isolement social. En 2018, un ministère dédié à la solitude a été créé, reconnaissant ainsi l’ampleur du problème et la nécessité d’interventions ciblées pour renforcer les liens sociaux et prévenir les décès solitaires.
Ces initiatives reflètent une prise de conscience croissante de l’impact de la solitude sur la santé publique et la nécessité de données précises pour élaborer des politiques efficaces.
Après la solitude, ensemble, évitons l’indignité
Documenter précisément la mort solitaire en France est une condition indispensable pour la prévenir. L’absence de données fiables retarde la mise en œuvre de solutions adaptées et laisse perdurer des situations d’extrême invisibilité.
Dans le cadre de sa mobilisation récente, les Petits Frères des Pauvres appellent à plusieurs mesures structurantes :
- la création d’un Observatoire national de la mort solitaire en France, adossé à un comité scientifique indépendant
- la mise en place d’un dispositif de signalement accessible aux citoyens,
- l’expérimentation de systèmes d’alerte impliquant certains prestataires de services (énergie, téléphonie, bailleurs),
- l’instauration d’une date nationale d’hommage aux personnes décédées seules.
En tant qu’acteur de référence dans la lutte contre l’isolement des personnes âgées, l’association poursuit son rôle de lanceur d’alerte. Mais elle le rappelle avec force : aucune organisation ne peut agir seule. La prévention des morts solitaires relève d’une responsabilité collective, engageant citoyens, collectivités et pouvoirs publics.
Parce qu’aucune personne ne devrait mourir dans l’indifférence.
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