- Une enquête menée en 2025 par Jean-Baptiste Mouttet, journaliste indépendant, pour les Petits Frères des Pauvres
À l’entrée du bourg, des moutons paissent dans un pré, les jardins sont soigneusement tondus, les allées sont propres et entretenues. Puis, à quelques mètres de l’église, une propriété dénote : une bâtisse à colombages abîmée, une palissade vermoulue, et des pommes qui pourrissent au sol. C’est au fond de ce jardin, à l’écart du passage, dans une petite maison de plain-pied, que le corps de Chantal M. a été retrouvé le 8 avril 2025. Elle avait 70 ans.
Dans ce village de l’Orne d’un peu plus de 300 habitants, la silhouette robuste de Chantal M. était connue de tous. Mais elle se tenait à l’écart.
« Je connaissais mal cette personne », « on se disait juste bonjour », « pas le temps », « je ne m’immisce pas dans la vie des gens », « je ne savais pas »…
Jean-Luc Leportier
Maire de Pointel (Orne)
Son décès remonte certainement à plusieurs mois. Son courrier n’avait pas été ouvert depuis janvier.
Ce 8 avril 2025, une habitante s’inquiète auprès de lui de l’absence de Chantal M.. La factrice l’interpelle également : la boîte aux lettres est étrangement pleine.
« Le même jour, j’y suis allé. J’ai ouvert la porte. Je ne suis pas allé plus loin. Ça sentait, ça se ressentait. Il y avait quelque chose qui n’allait pas là-dedans. J’ai appelé les gendarmes et les pompiers. »
Sur les photos prises à l’époque, des bidons d’eau, des sacs plastiques, des cartons et d’autres déchets jonchent le sol de la maison. Le jardin est tout aussi encombré.
Chantal M. souffrait probablement du syndrome de Diogène. Autre symptôme : l’abandon des soins.
Une proche, qui ne souhaite pas être identifiée, assure que Chantal avait la hantise des hôpitaux. Elle ne se faisait pas soigner. « Même ce jour où elle s’est blessée à la main en bricolant. » Dans l’historique de la pharmacie de Briouze, le village voisin situé à moins de deux kilomètres, l’ordonnance enregistrée la plus récente date de deux ans.
« On n’en parle pas »
Une voisine, Claudine, 69 ans, dit s’être « sentie mal » lorsqu’elle a appris la nouvelle.
« On ne la voyait pas, car elle vivait dans la maison du fond. Elle parlait peu et était souvent seule. Je n’aime pas m’immiscer dans la vie des gens »
Claudine
Une voisine de Chantal
Elle se montre désormais plus attentive aux mouvements de la voisine d’en face, âgée de plus de 90 ans.
Le décès de Chantal M. est devenu tabou dans le village.
« On n’en parle pas. Même moi, je ne suis pas allée à une réunion du club des anciens quelques jours après, car je craignais les commentaires. On dit qu’à la campagne on est solidaire, mais moi je n’en suis pas si convaincue que ça »
Claudine
Une voisine de Chantal M.
Les liens avec les autres se sont rompus progressivement, les uns après les autres. En 2023, Chantal perd son compagnon, Félix, avec qui elle partageait sa vie depuis près de vingt ans. Elle s’était également fâchée avec son unique amie du village. Avant la dispute, elles s’entraidaient mutuellement. Lorsque la voiture sans permis de Chantal était tombée en panne, cette amie, qui souhaite rester anonyme, l’amenait faire ses courses à Briouze.
Depuis son jardin, où s’amassent tables, étagères, palettes et pots de fleurs, cachée sous son sweat à capuche, elle se remémore leurs discussions joyeuses, chez l’une ou chez l’autre. Elle en veut au reste du village, qui n’a pas pris soin de Chantal. Elle aussi vit à la marge.
« Elle pouvait être prise de tête, mais c’était mon amie quand même. Elle était sympa. […] Nous sommes tous coupables. Moi aussi, je me sens coupable. »
Claudine
Une voisine de Chantal M.
« C’était dur physiquement et psychologiquement »
Selon le maire, cela faisait au moins vingt ans que Chantal M. vivait à Pointel. De sa vie d’avant, dans le département voisin du Calvados, peu de choses filtrent. Son amie avance l’hypothèse qu’elle aurait été patronne d’un café, ou employée d’entretien. Elle aurait même conduit des poids lourds.
Tout cela étonne beaucoup Monique, l’ex-épouse de Félix A., avec qui Chantal était restée en contact.
Selon elle, ses revenus étaient si faibles qu’elle « n’a certainement pas beaucoup travaillé ». « Elle racontait des histoires qui ne pouvaient pas exister »
Monique,
Ex-épouse de l’ancien compagnon de Chantal M.
Dans cette autre vie, Chantal M. avait eu un mari qu’elle avait quitté. Elle a laissé derrière elle deux enfants en bas âge. Ce sont eux, en complète rupture avec leur mère, qui ont tout de même pris en charge les obsèques.
« Ils m’ont dit : “c’est quand même notre mère” »
Contactée, l’une des filles n’a pas souhaité donner suite à nos demandes d’entretien.
Des mains s’étaient pourtant tendues vers Chantal M.. Le fils de Monique avait hérité de la maison de son père, mais la laissait à disposition de Chantal. Monique lui avait proposé un autre logement, plus près de chez elle. Elle avait refusé. Retraitée du notariat, elle raconte le décès de Chantal M. comme une épreuve. Sa famille a dû débarrasser la maison et ses 150 m³ de déchets, et surtout se replonger dans des souvenirs douloureux.
« C’était dur physiquement et psychologiquement. Je ne dormais plus. Mon ex-mari, alcoolique, m’avait fait beaucoup de mal »
Monique,
Ex-épouse de l’ancien compagnon de Chantal M.
Ce 8 avril 2025 a aussi marqué Jean-Luc Leportier.
« Les gendarmes sont partis et je devais m’occuper des obsèques, de la propriété… »
Avant que la gendarmerie ne reconstitue les liens familiaux et que chacun prenne finalement ses responsabilités, le maire et sa secrétaire se sont sentis seuls face aux démarches. Le 16 décembre, Monique s’est rendue chez le notaire pour acter la vente de la maison. Elle en ressort soulagée.
La mort solitaire n’est jamais une fatalité.
Derrière chaque absence prolongée, chaque silence inhabituel, il existe souvent des signes faibles que personne n’ose interpréter. Les Petits Frères des Pauvres agissent au quotidien pour rompre l’isolement, aller vers les personnes les plus invisibles et alerter avant qu’il ne soit trop tard.
Reconnaître les signes, c’est déjà agir. Chacun peut jouer un rôle pour éviter que des vies ne s’éteignent dans l’indifférence.