Mort solitaire : le symptôme ultime de l’isolement social

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Les Petits Frères des Pauvres alertent sur cette réalité invisible, symptôme ultime de l’isolement social des aînés. Comprendre ces morts, c’est interroger des trajectoires de rupture et un échec collectif que notre société ne peut plus ignorer.

Une réalité que l’on préfère ne pas nommer, de la mort sociale à la mort solitaire

La mort solitaire ne fait l’objet d’aucune définition officielle, d’aucun décompte public, d’aucune reconnaissance institutionnelle claire. Lorsqu’elle apparaît dans l’espace médiatique, c’est le plus souvent à travers des faits divers, qui isolent le drame sans en interroger les causes profondes. En l’absence de statistiques publiques, les Petits Frères des Pauvres ont engagé depuis 2022 un travail de recensement, fondé sur une revue systématique d’articles de presse.

En 2025, l’association a ainsi recensé une trentaine de morts solitaires médiatisées, tout en soulignant que ce chiffre est largement sous-estimé, de nombreux cas n’étant jamais rendus publics. Ce travail ne vise pas à produire un chiffre définitif, mais à rendre visible une réalité que l’on ne sait ni mesurer ni nommer collectivement.

Ces situations sont l’aboutissement d’un processus bien identifié par les acteurs de terrain et documenté par le 3ᵉ Baromètre sur la solitude et l’isolement des Petits Frères des Pauvres publié en 2025 : celui de la mort sociale. En France, 750 000 personnes âgées vivent aujourd’hui sans ou quasiment sans relations avec leur entourage, le voisinage ou le tissu associatif. Privées durablement de liens, parfois en rupture avec les dispositifs d’aide, elles s’effacent progressivement de l’espace social, jusqu’à ce que leur absence ne soit plus remarquée. La mort solitaire en est l’ultime manifestation.

Derrière la mort solitaire, des trajectoires de rupture.

Ces trajectoires sont documentées par les Petits Frères des Pauvres à travers cinq enquêtes journalistiques menées par le journaliste Jean-Baptiste Mouttet, dont il livre également un précieux décryptage. Ces récits retracent les vies et les morts de personnes âgées retrouvées seules à leur domicile, parfois plusieurs semaines ou plusieurs mois après leur décès.

  • À Marseille, Hervé S., 75 ans, est découvert sans vie dans son appartement, six mois après sa mort, sans que sa famille, pourtant existante, n’ait été informée de son décès.
  • À Montpellier, Reinhard G., 75 ans également, vit reclus dans une maisonnette à l’arrière d’un immeuble ; son corps est retrouvé plusieurs mois après son décès, passé sous les radars du voisinage et des services sociaux.
  • Dans un village de l’Orne, Chantal M., 70 ans, est découverte chez elle après des mois d’absence, connue de tous mais distante.
  • À Agen, Georgette D., 73 ans, au passé déjà douloureux, meurt seule dans son appartement, malgré l’existence de dispositifs municipaux de prévention de l’isolement.
  • À Paris enfin, Gérard L, 78 ans, figure familière de son quartier, est retrouvé plusieurs semaines après sa mort, son absence ayant été longtemps interprétée comme une singularité de plus.

Les situations diffèrent selon les lieux, les parcours et les contextes. Elles se rejoignent pourtant dans un même enchaînement : rupture des liens, invisibilisation progressive, banalisation de l’absence, jusqu’à ce que la mort elle-même ne soit plus immédiatement perçue.

Ce que ces trajectoires disent de notre société

La mort solitaire révèle d’abord une confusion persistante entre solitude choisie et isolement subi. Au nom du respect de la vie privée, l’isolement extrême est trop souvent considéré comme une affaire personnelle, jusqu’à ce qu’il devienne irréversible. Cette confusion contribue à un repérage tardif. Les politiques de prévention laissent souvent de côté les personnes encore perçues comme autonomes, mais déjà fragilisées par la rupture de leurs liens sociaux.

Ces situations traduisent enfin une dilution des responsabilités. Voisinage, services publics, acteurs sociaux, institutions : chacun perçoit une partie du problème, sans toujours disposer des outils, du cadre ou de la légitimité pour agir. Les signaux faibles ne deviennent visibles qu’une fois qu’il est trop tard.

Une réalité connue, sans réponse à la hauteur : la position des Petits Frères des Pauvres

Face à ce constat, les Petits Frères des Pauvres portent plusieurs propositions concrètes, visant à mieux reconnaître, mesurer et prévenir la mort solitaire.

Créer un Observatoire national de la mort solitaire

Pour les Petits Frères des Pauvres, cette absence de données fiables constitue un frein majeur à l’action publique. 

« Pour agir et mobiliser, il devient urgent de mesurer l’ampleur de cette réalité insoutenable et d’en comprendre les causes »

Yann Lasnier
Délégué général des Petits Frères des Pauvres

C’est ce constat qui a conduit les Petits Frères des Pauvres à annoncer la création d’un comité scientifique, avec pour objectif la mise en place d’un Observatoire national de la mort solitaire, capable de produire une définition partagée, une méthodologie rigoureuse et des données fiables sur ce phénomène.

Renforcer le repérage en amont des situations de mort sociale

La mort solitaire est l’aboutissement d’un isolement extrême qui s’installe bien avant le décès. Les Petits Frères des Pauvres appellent donc à renforcer le repérage précoce des situations d’isolement, sans attendre le grand âge ou la dépendance.

Les personnes concernées sont souvent peu ou pas identifiées par les services sociaux, parfois en rupture ou dans le refus de l’aide. Prévenir la mort solitaire suppose de mieux prendre en compte ces parcours de vie marqués par des ruptures, la précarité ou l’isolement relationnel durable, et d’adapter les modalités d’intervention en conséquence.

Expérimenter des dispositifs d’alerte interinstitutionnels

L’association propose également de lancer des expérimentations interinstitutionnelles associant notamment les services fiscaux, les fournisseurs d’énergie ou La Poste. L’objectif pourrait être de tester des systèmes d’alerte fondés sur des signaux objectifs, tels qu’une absence prolongée de déclaration d’impôts, une chute anormale de la consommation d’énergie ou une boîte aux lettres qui déborde.

Ces signaux ne constituent pas des preuves, mais des indicateurs de disparition sociale préoccupante, permettant d’agir plus tôt et de lever le doute avant qu’il ne soit trop tard.

Mobiliser une vigilance citoyenne outillée, sans culpabilisation

Enfin, les Petits Frères des Pauvres rappellent que la prévention passe aussi par une mobilisation citoyenne outillée, à travers la campagne « Repérer les signes, c’est déjà agir ». Une absence inhabituelle, des volets constamment fermés, une lumière allumée jour et nuit ne doivent plus être banalisés.

Agir ne signifie pas surveiller, mais refuser l’indifférence : frapper à une porte, se renseigner auprès du voisinage, contacter une mairie, un syndic ou, en cas de doute sérieux, les pompiers. 

La vigilance collective est un levier essentiel pour empêcher que l’isolement extrême ne conduise, dans le silence, à mourir seul.

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