- Une enquête menée en 2025 par Jean-Baptiste Mouttet, journaliste indépendant, pour les Petits Frères des Pauvres
Un sourire, en toute circonstance. De la boulangerie où elle achetait ses cinq ou six baguettes pour la semaine avant d’aller au marché le mercredi matin, au procès face à ses bourreaux en 1996, Georgette D. souriait.
Elle est « souvent gênée, en décalage avec les autres, mais elle s’efforce toujours de ne rien laisser paraître. Un sourire et tout passe mieux »
Françoise Hamel
Auteur du livre « La Chinoise verte » (Flammarion)
C’est au fond d’un couloir mal éclairé, dans un appartement de deux pièces, dans le centre d’Agen, que le corps de Georgette D. a été retrouvé, dans sa baignoire le dimanche 7 septembre 2025. Un mot d’un agent immobilier inquiet est encore glissé dans l’entrebâillement de la porte : « Merci de me rappeler », est-il écrit.
La date du décès est incertaine, a minima plusieurs semaines avant la découverte du corps. Le chef de la police municipale, Elyazide Ismaïl, note que les derniers courriers reçus datent de fin novembre 2024. Aucune enquête judiciaire n’est ouverte. Le médecin n’a relevé aucun obstacle médico-légal.
« Je ne veux pas parler de Georgette. »
« Cela faisait plusieurs mois », soutient Charlène, la gérante de la boulangerie La Porte du Pain, qui garde en mémoire « une gentille dame, qui prenait juste son pain ». Le commerce donne sur sa rue. Les employés avaient l’habitude de voir passer Georgette avec son chariot pour faire ses courses.
« On s’est bien rendu compte qu’il se passait quelque chose de bizarre. La lumière était allumée tout le temps, la fenêtre était ouverte. Il y avait une bouteille sur la table qui ne bougeait pas. »
Charlène C.
Une commerçante du quartier
La gérante assure que les pompiers et la police ont été interpellés à plusieurs reprises. Une employée a dû faire jouer ses connaissances pour que les pompiers entrent finalement dans l’appartement par la fenêtre restée ouverte.
Dans les couloirs, un voisin interrogé dit ne s’être aperçu de rien.
« Moi, je dis bonjour, au revoir. Des odeurs ? Non, je n’ai rien senti du tout. Les voisins, je ne les connais pas trop »
Paulo
Un voisin
Issue d’une fratrie de neuf enfants, Georgette habitait pourtant dans la même ville que certains membres de sa famille. Elle pouvait facilement croiser l’une de ses sœurs, cliente de la même pharmacie.
« Je n’avais plus de ses nouvelles ces derniers temps. Je ne lui parlais plus. Un jour, la mairie m’a appelé pour m’apprendre la nouvelle. C’est tout »
Un frère de Georgette D.
Deux de ses sœurs ont la même réponse lapidaire :
« Je ne veux pas parler de Georgette. »
Une sœur de Georgette D.
Ils ont été prévenus du décès de leur sœur grâce aux efforts de Nathalie Garrigue, cheffe du service de l’État civil d’Agen, qui a mené l’enquête pour les prévenir.
Une rescapée
La famille a été marquée par le passé traumatique de Georgette. Employée à 18 ans par une riche famille, pour s’occuper de leur petite fille, elle quitte cette situation stable pour un homme, qu’elle va épouser. Son histoire devient alors celle d’une survivante.
Pendant près de dix-huit ans, elle vit sous l’emprise d’un mari et d’une belle-mère violents et cruels, tandis que son propre fils est élevé contre elle. Séquestrée durant quatre ans dans une étable d’un hameau de la Meuse, elle est humiliée, torturée, réduite à la condition d’esclave. En 1989, un incendie révèle enfin l’horreur. Georgette est libérée. Le mari de Georgette et sa mère, Daniel et Renée C., sont condamnés à dix ans de prison pour « actes de torture et de barbarie ».
Droite face à ses bourreaux
Lors du procès, Georgette « n’a jamais dévié de ses déclarations. Elle était d’une justesse incroyable », se souvient Françoise Hamel. De cet épisode, elle conserve des séquelles. Âgée d’à peine 40 ans, elle boitait légèrement et souffrait de surdité.
Son combat devient alors celui d’un retour à une forme de normalité à Agen, grâce au soutien de son tuteur, Pierre V.. Il lui trouve un emploi en cuisine dans un restaurant agenais.
« Elle veut vivre.»
Françoise Hamel
Auteur du livre « La Chinoise verte » (Flammarion)
Elle subsiste ensuite modestement de sa retraite et de ses indemnisations. En 2009, elle emménage dans son appartement. Anthony, gestionnaire immobilier, se souvient d’une femme « renfermée », aimant rêver devant les maisons qu’elle ne pouvait acheter.
Dans une ville comme Agen, en pointe dans la lutte contre l’isolement des personnes âgées, la découverte de Georgette Dao-Duy dans son appartement sonne comme un revers.
Sous les radars de la lutte contre l’isolement
« Pour moi, quand il y a une mort solitaire, il y a un échec collectif, il y a un échec de la société »
Baya KHERKHACH,
Adjointe au maire chargée du vivre-ensemble, de la cohésion sociale et des personnes âgées à Agen (47)
En 2025, la mairie a scrupuleusement comptabilisé quatre morts solitaires.
La ville a mis en place le dispositif Ninaa (Non à l’isolement de nos aînés agenais), fondé sur une démarche d’« aller vers ». Des équipes sillonnent les quartiers pour rencontrer les seniors, proposer des visites de courtoisie, créer du lien, repérer les personnes à risque d’isolement et identifier leurs besoins.
Le programme, déployé dans 16 quartiers sur 23, avec plus de 1 000 personnes visitées, s’adresse aux plus de 80 ans. Georgette D., âgée de 73 ans, est passée sous les radars. Les élus souhaitent élargir le programme à des personnes plus jeunes.
Elle ne s’est adressée qu’une seule fois au CCAS (Centre communal d’action sociale) d’Agen, en 2014, pour compléter un dossier de retraite. Rien ne permettait alors d’identifier une situation d’isolement à risque.
« On ne peut pas aller contre la volonté des personnes »
Sandrine Péquignot
Directrice du CCAS d’Agen (47)
Georgette D. a été inhumée dans le caveau familial. Sur la pierre tombale, entre un bouddha souriant et les plaques rappelant les souvenirs des aïeux, aucune trace de Georgette.
La mort solitaire n’est jamais une fatalité.
Derrière chaque absence prolongée, chaque silence inhabituel, il existe souvent des signes faibles que personne n’ose interpréter. Les Petits Frères des Pauvres agissent au quotidien pour rompre l’isolement, aller vers les personnes les plus invisibles et alerter avant qu’il ne soit trop tard.
Reconnaître les signes, c’est déjà agir. Chacun peut jouer un rôle pour éviter que des vies ne s’éteignent dans l’indifférence.