Le Kodokushi : le phénomène de la mort solitaire au Japon

Au Japon, la mort solitaire a un nom : le kodokushi. © Allensima / Shutterstock.com
Au Japon, la mort solitaire a un nom : le kodokushi. © Allensima / Shutterstock.com

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Au Japon, la mort solitaire a un nom : le kodokushi. Devant ce phénomène de plus en plus répandu au pays du Soleil Levant, des mesures ont été prises pour endiguer ce drame. Explications.

Si en France la mort solitaire reste peu connue et la réalité des cas encore sous-estimée, au Japon, c’est un phénomène qu’on connait – malheureusement – mieux.

Une étude de 2010 évoquait 32 000 morts solitaires par an sur une population de 127 millions tandis qu’une autre expliquait que 4,5 % des funérailles en 2006 auraient impliqué des cas de personnes âgées retrouvées mortes seules chez elles. Mais les chiffres récents sont encore plus alarmants : au premier semestre 2024, la police japonaise a recensé 37 227 personnes vivant seules et retrouvées mortes à domicile, dont plus de 70% âgées de 65 ans et plus (silvereco.org).

Qu’est-ce que le Kodokushi ?

Le Kodokushi désigne au Japon le décès d’une personne survenant dans une situation d’isolement extrême, sans entourage proche pour s’inquiéter de son absence ou organiser une prise en charge rapide. 

Dans de nombreux cas, le corps n’est découvert qu’après plusieurs jours, semaines, voire plusieurs mois. Le Kodokushi ne se limite pas à la pauvreté ou à la grande dépendance : il touche aussi des personnes disposant d’un logement et de ressources, mais privées de liens sociaux durables.

Origines du kodokushi : un terme forgé dans les années 1970

« Le mot kodokushi a été forgé dans les années 1970, au cours desquelles le vieillissement de la population japonaise a commencé à devenir plus évident. Le terme s’est popularisé après le grand tremblement de terre de Kobe en 1995 : on comptait parmi les victimes de nombreuses personnes âgées vivant seules et en perte d’autonomie, qui n’ont pas réussi à fuir à temps de leur logement. Les kodokushi (nommées aussi koritsushi dans les documents ministériels) concernent ainsi principalement des personnes âgées veuves ou célibataires, en manque de liens, dotées de faibles ressources financières. »

Sophie Buhnik
Chercheuse à l’Institut français de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise

Kodokushi : un problème de société majeur

Mais  comment peut-on mourir seul dans l’un des pays les plus peuplés au monde ? Les médias rapportent régulièrement des cas d’aînés découverts des semaines ou des mois après leur décès sans que personne ne se soit inquiété pour eux.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la « mort sociale » des personnes âgées qui se replient sur elles-mêmes, s’excluent pour finir par mourir dans la plus grande discrétion… On observe un certain bouleversement des modèles familiaux, un système de protection sociale peu adapté (moins favorable qu’en France), une précarisation des foyers et une culture nippone qui consiste à solliciter sa famille plutôt que ses voisins en cas de problème. Par politesse, les Japonais âgés s’abstiennent généralement de déranger leurs voisins, même pour de petits services, ce qui renforce leur isolement.

Enfin, une étude à Osaka sur les morts solitaires montrait que dans 30 % de ces cas, les personnes âgées étaient victimes de démence.

Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large de détresse sociale et psychologique. Le suicide au Japon demeure en effet un sujet de préoccupation majeur, souvent associé à l’isolement, à la pression sociale et à la solitude, même si les suicides au Japon ont globalement diminué ces dernières années.

Suicide au Japon et isolement : des réalités liées

Le suicide au Japon reste l’un des plus élevés parmi les pays industrialisés. Selon les données officielles du ministère japonais de la Santé, le taux de suicide s’établissait autour de 12 pour 100 000 habitants en 2023, avec une surreprésentation des hommes âgés et des personnes vivant seules. 

Si le suicide au Japon et le Kodokushi sont deux phénomènes distincts, ils partagent des causes communes : isolement social, rupture des liens familiaux, précarité et sentiment d’inutilité sociale.

Les spécialistes soulignent que certains cas de suicides au Japon surviennent dans des situations d’isolement comparables à celles observées dans les morts solitaires, révélant une fragilité structurelle du lien social.

La mort solitaire : un business en pleine expansion

Bien que ce fléau soit de plus en plus documenté (livre « Nos vies entre les morts » de Yuzu Morikawa ou exposition de Miyu Kojima sur les miniatures des appartements des morts solitaires), ces morts solitaires sont redoutées :

 « pour des raisons socio-économiques car elles ont un impact négatif important sur l’activité immobilière : en effet, les biens où des personnes ont été retrouvées mortes, quelle qu’en soit la cause, sont très difficiles à relouer ou à vendre pour des raisons de superstition ou de croyances. Ce type d’incident, plus susceptible de se produire dans les quartiers où il y a beaucoup de personnes âgées, peut donc accentuer la vacance résidentielle en dissuadant de potentiels arrivants. »

Sophie Buhnik
Chercheuse à l’Institut français de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise

Le site Oshimaland, très consulté au Japon, recense ces logements stigmatisés (jiko bukken), c’est-à-dire les biens où une personne est décédée de manière accidentelle, violente ou dans une grande solitude. Ces logements restent difficiles à louer ou à vendre en raison des croyances et de la méfiance des futurs occupants, même si certains acquéreurs les recherchent désormais pour les réductions de prix qu’ils permettent d’obtenir.

Avec l’ampleur grandissante du phénomène, une économie s’est peu à peu mise en place autour de ces morts solitaires. D’un côté, avec une véritable industrie du nettoyage (des sociétés privées se sont spécialisées dans le nettoyage des « death rooms » pour que les appartements soient ensuite revendus), de l’autre avec des offres d’assurance destinées aux propriétaires, dont les locataires seraient susceptibles de décéder sans crier gare dans l’appartement, pouvant entraîner des coûts non négligeables.

Quelles solutions pour lutter contre la mort solitaire au Japon ?

En février 2021, un ministre chargé de la lutte contre la solitude et l’isolement, Tetsushi Sakamoto, a été nommé au Japon. L’une des premières missions qu’il estimait essentielle était d’identifier ceux qui étaient seul ou isolé et ceux qui étaient en risque d’exclusion de la société. Depuis 2024, le dispositif institutionnel a évolué et que la question est désormais intégrée à d’autres missions ministérielles.

« Il y a aussi des accords passés avec des entreprises privées pour faciliter la détection de seniors fragilisés, par exemple avec les distributeurs d’eau ou d’électricité, qui sont incités à communiquer dès que possible aux collectivités locales des anomalies dans la consommation de leurs clients âgés. »

Le Japon compte aussi beaucoup sur « l’autogestion dans les quartiers et la coparticipation des habitants pour faire du bénévolat, maintenir des services publics, aider les personnes âgées, mettre en place des taxis communautaires, pour la livraison de courses ou la gestion d’espaces de socialisation. »

Sophie Buhnik
Chercheuse à l’Institut français de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise

Des mesures inspirantes ?

En France aussi, la mort solitaire progresse dans l’ombre, conséquence ultime d’un isolement social extrême. 

Les Petits Frères des Pauvres alertent depuis des années sur ce risque, documenté par leurs travaux et au cœur de leur campagne dédiée à la mort solitaire. Par la présence régulière de bénévoles, le repérage des situations de grande solitude, l’écoute, l’accompagnement dans la durée et l’interpellation des pouvoirs publics, l’association agit concrètement pour éviter que des personnes âgées ne meurent sans lien, sans regard, sans voix. 

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Rodin Munganga

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