Gérard L., 78 ans, la discrète disparition d’une figure attachante

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Il était une figure de son quartier parisien. Son style atypique, ses obsessions, suscitaient la sympathie. Le corps de Gérard L. a pourtant été retrouvé plusieurs semaines après son décès.

« Quand il avait quelque chose en tête, il avait du mal à lâcher. Mais c’était une personne touchante. On rigolait ensemble »,

Anthony,
Boulanger du quartier

Rapidement, le formalisme de rigueur s’estompe : les souvenirs sont joyeux et le sourire se devine à l’autre bout du fil.

Du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, voire quatre-vingt-dix, dans ce quartier en vogue non loin du canal Saint-Martin à Paris, la silhouette de Gérard L. ne passait pas inaperçue. De mémoire de voisinage, il a toujours vécu dans cet appartement du premier étage, dans le 10ᵉ arrondissement. Il a longtemps partagé ce logement avec sa mère, disparue il y a une vingtaine d’années. Il s’est pourtant écoulé plusieurs semaines entre son décès et la découverte de son corps, le 22 juillet 2025.

Ce jour est resté gravé dans la mémoire de Pascale, présidente du conseil syndical de copropriété. En déplacement, une voisine la prévient par téléphone des fortes odeurs se dégageant de l’appartement de M. Langlois. Les pompiers et la police sont alertés et entrent dans le logement par une fenêtre restée ouverte. Le corps de M. Langlois est retrouvé dans les toilettes.

« Il y a une sorte de déni »

Pascale se dit encore « choquée » par l’alerte tardive.

« Parfois, des voisins évoquent ces odeurs. Je leur rappelle qu’une personne est décédée »

Pascale,
Présidente du conseil syndical de copropriété de l’immeuble

Son voisin du sixième étage, Clément, architecte, s’interroge lui aussi : pourquoi ne pas avoir signalé plus tôt l’absence de Gérard L. ?

« Quand j’ai vu les policiers intervenir, je me suis dit : “Ok, c’est bien réel. Ce n’est pas moi qui fantasme”. Il y a une sorte de déni. Les gens ne veulent pas imaginer cela. Un voisin préférait même penser que ça venait de son chien. »

Clément,
Voisin du 6e étage

Le septuagénaire ne répondait pas toujours lorsqu’on toquait à sa porte.

Son frère n’a été prévenu qu’un mois plus tard. Le contact était totalement rompu au sein de la fratrie depuis au moins cinq ans, selon le collectif Les Morts de la rue, qui a accompagné Gérard L. lors de ses funérailles. Ce collectif ne soutient pas uniquement les personnes sans domicile. Le frère n’a pas donné suite à nos sollicitations. Au nom de la copropriété, Pascale a fait parvenir des fleurs. Gérard L. a laissé un vide dans l’immeuble.

Son allure, figée dans les années 1970, était reconnaissable de tous : un bas de jogging, le plus souvent rouge à bandes blanches sur les côtés, remonté haut sur le ventre, un col roulé, des chaussures de ville…

« Je lui disais : “Gérard, c’est vous le premier hipster de Paris” »

Anthony,
Boulanger du quartier

Il aimait écouter Claude François et ABBA jusque tard dans la nuit. Grand cinéphile, ses films préférés appartenaient à la même période. Son appartement, lui aussi, semblait ancré dans le passé. Aucun aménagement n’y avait été réalisé et il ne disposait pas de salle de bains.

Des obsessions transformées en atouts

Gérard L. avait des obsessions avec lesquelles le voisinage composait. Il pouvait se lever la nuit pour ranger les bennes à ordures.

« Il pouvait faire fuir les gens qui ne le connaissaient pas. Mais il fallait prendre tout cela avec dérision. On en rigolait ensemble »

Anthony,
Boulanger du quartier

Les chiffres accompagnaient chacun de ses pas.

Traoré, employé du Franprix voisin, qui décrit Gérard, supporter du PSG, comme « sympathique et causant ».

« Il me parlait souvent des scores au foot »

Traoré,
Employé du Franprix voisin

« Il se souvenait des dates de naissance de tout le monde, des habitants de l’immeuble comme des stars »

Clément,
Voisin du 6e étage

Ancien aide-comptable, précis jusqu’à l’excès, il maniait les chiffres avec une aisance frappante. Ses troubles, sans diagnostic ni suivi connus, étaient transformés en aptitudes reconnues et valorisées. Il mettait ainsi la main à la comptabilité du conseil syndical.

« Il était à la virgule près. […] Il était une source précieuse d’informations »

Pascale,
Présidente du conseil syndical de copropriété de l’immeuble

Vivant dans l’immeuble « depuis toujours », doté d’un goût prononcé pour le détail, il en était aussi la mémoire.

Cette passion pour les chiffres et les dates traduisait également la crainte de voir le temps passer, inexorablement. Gérard L. aurait sans doute aimé l’arrêter. Il voulait vivre jusqu’à 100 ans. Il consultait régulièrement un dentiste et avait rencontré un chirurgien esthétique pour un soin du visage.

« Ce qu’il redoutait le plus lui est arrivé. »

Clément,
Voisin du 6e étage

Mourir à 78 ans, seul.

Les traces de Gérard L. s’effacent dans le bâtiment. Au premier étage, les travaux de rénovation de son appartement, vendu en viager, ont débuté.

La mort solitaire n’est jamais une fatalité.

Derrière chaque absence prolongée, chaque silence inhabituel, il existe souvent des signes faibles que personne n’ose interpréter. Les Petits Frères des Pauvres agissent au quotidien pour rompre l’isolement, aller vers les personnes les plus invisibles et alerter avant qu’il ne soit trop tard.

Reconnaître les signes, c’est déjà agir. Chacun peut jouer un rôle pour éviter que des vies ne s’éteignent dans l’indifférence.

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Avant la mort solitaire, la mort sociale... © Andrea Gaitanides / Shutterstock.com

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