- Une enquête menée en 2025 par Jean-Baptiste Mouttet, journaliste indépendant, pour les Petits Frères des Pauvres
« Individu de sexe masculin, adulte, de taille moyenne, à la corpulence moyenne, cheveux gris bouclés coupés courts, une barbe et une moustache grises. Couleur des yeux non définissable. Absence de tatouage. »
Cette description, figurant sur l’acte de décès, est l’un des rares éléments conservés de Reinhard G.
Son corps est découvert le 3 juillet 2025, à l’étage de son refuge, une maisonnette de deux pièces sur deux niveaux, située dans une arrière-cour d’une bâtisse proche du centre de Montpellier. La date du décès demeure indéterminée. Selon les pompiers interrogés, il serait mort depuis plusieurs mois, au vu de l’état du corps.
Ce sont l’adjudant Olivier Dejean et le sergent Samuel Lleres qui sont intervenus ce jour-là. Ils sont entrés simplement par la porte qui n’était pas fermée à clef. Ils ont toutefois dû forcer : elle était obstruée par des déchets.
Le logement est encombré ; une fuite d’eau renforce l’odeur prégnante, d’importantes traces de moisissures parsèment les murs. « Une levée de doute », habituelle comme ils disent dans leur jargon… Les deux pompiers affirment être confrontés à ce type de situation au moins une fois chacun par an. La police a ensuite pris le relais.
Comme de nombreuses personnes décédées en rupture avec son entourage, Reinhard G. souffrait du syndrome de Diogène. Cilia, sa propriétaire depuis plus de vingt-cinq ans, l’a toujours connu sans profession. Reconnu comme « précaire » par le Centre communal d’action sociale (CCAS), ses obsèques ont été prises en charge par la ville. C’est le cas entre 75 et 85 fois par an, selon Denis Collavizza, conservateur des cimetières de Montpellier.
Une chaîne d’entraide trop lente
La dernière fois que Cilia a vu son locataire remonte à l’été 2024 :
« Il n’avait pas renouvelé son dossier auprès de la Caisse d’allocations familiales (Caf), qui prenait en charge le loyer. »
Cilia,
Propriétaire de l’appartement de Reinhard
Toujours attristée par cette disparition, elle se souvient avoir été secouée par son état :
« Il n’avait plus aucune hygiène et se laissait complètement aller. »
Cilia,
Propriétaire de l’appartement de Reinhard
Elle a alors fait appel à une assistante sociale. Reinhard G., qui s’alimente peu et boit beaucoup, ne souhaite pas être aidé.
L’assistante sociale saisit alors le juge des contentieux de la protection (ex-juge des tutelles). Déborah Flament, déléguée à la protection au sein de l’Association Tutélaire de Gestion (ATG), n’aura pas le temps de connaître Reinhard :
« Je me suis rendue sur place et je n’ai trouvé aucune trace. Le kebab du coin m’a dit que cela faisait deux mois qu’il ne l’avait pas vu »
Déborah Flament,
Déléguée à la protection au sein de l’Association Tutélaire de Gestion (ATG)
Elle alerte alors les pompiers.
Né à Lünen, de nationalité allemande — comme le confirme sa propriétaire — divorcé, Reinhard G. vivait certainement loin de tout cercle familial.
Il était déconnecté de tout. Il n’avait ni téléphone, ni ordinateur.[…] Mais quand je le visitais, il était souvent en train de lire. »
Déborah Flament,
Déléguée à la protection au sein de l’Association Tutélaire de Gestion (ATG)
Il y a eu un avant et un après-Covid. Le confinement l’a plongé dans une situation de détresse.
« Avant le Covid, il sortait et faisait beaucoup de vélo, jusqu’à la plage. »
Déborah Flament,
Déléguée à la protection au sein de l’Association Tutélaire de Gestion (ATG)
Dans le quartier, Reinhard G. demeure une énigme : ni les employés et gérants des pharmacies, des banques, des bureaux de tabac ou de la supérette n’ont de souvenirs de lui.
Une mairie pourtant consciente des enjeux
C’est le vélo dont se rappelle Mohamed, le patron d’une boucherie
« Il passait là, devant. On se disait juste bonjour. Puis on ne l’a plus vu. »
Mohamed,
Patron d’une boucherie du quartier
Dans son immeuble, il est comme une ombre. Au restaurant de kebabs « Grillade Al Machallah », dont les cuisines donnent sur l’arrière-cour où vivait Reinhard Genetzkow, le patron, qui se nomme lui aussi Mohamed, n’est pas disert. « Il venait manger des frites. Il s’asseyait là », dit-il en montrant un coin de la pièce, près de l’entrée.
« Il ne disait pas plus que bonjour. Ne plus le voir m’inquiétait, mais je ne trouvais pas cela anormal vu son caractère. »
Mohamed,
Patron du restaurant de kebabs voisin
L’absence n’a pas non plus alarmé la voisine du deuxième étage, Iryna :
« Je l’ai vu seulement trois ou quatre fois. Je n’ai rien senti. Les grillades cachent tout. »
Iryna,
Voisine du 2e étage
La situation post-Covid avait pourtant alerté la ville de Montpellier.
« Beaucoup de personnes ont du mal à retourner aux clubs de l’Âge d’or [NDLR : lieux de convivialité pour les personnes âgées] »
Nicole Marin-Khoury,
Adjointe au maire de Montpellier, en charge du lien intergénérationnel et du bien-vivre des seniors
En réaction, la municipalité lance en 2023 les « quartiers solidaires pour les aînés », déployés dans deux des huit quartiers que compte la ville.
Voisins, commerçants, professionnels de santé et associations repèrent une personne âgée en situation d’isolement et la signalent au CCAS qui peut alors l’accompagner dans ses démarches administratives, l’orienter vers des structures adaptées à ses besoins ou proposer des activités de loisirs.
« Huit cents personnes sont inscrites au registre des personnes vulnérables de la ville. »
Géraldine Malatier,
Directrice général du CCAS de Montpellier
Dans une logique de « Aller vers », le dispositif « lien social » du CCAS, composé de quatre agents, rend visite aux personnes isolées et vulnérables.
Reinhard G., lui, est passé entre les mailles. Il repose désormais dans l’un des 900 emplacements dits de « terrain commun », gérés par la ville : un alignement de pierres tombales anonymes mises à disposition gratuitement pour cinq ans. Sur la pierre de Reinhard, une seule inscription : le nom de l’emplacement, MS 15-08.
La mort solitaire n’est jamais une fatalité.
Derrière chaque absence prolongée, chaque silence inhabituel, il existe souvent des signes faibles que personne n’ose interpréter. Les Petits Frères des Pauvres agissent au quotidien pour rompre l’isolement, aller vers les personnes les plus invisibles et alerter avant qu’il ne soit trop tard.
Reconnaître les signes, c’est déjà agir. Chacun peut jouer un rôle pour éviter que des vies ne s’éteignent dans l’indifférence.