Morts solitaires : comment en arrive-t-on là ?

Avant la mort solitaire, la mort sociale... © Andrea Gaitanides / Shutterstock.com
Image d'illustration © Andrea Gaitanides / Shutterstock.com

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Alors que les Petits Frères des Pauvres ont recensé plus d’une trentaine de situations de “morts solitaires” en 2024 et 2025, notre association revient sur les différents facteurs qui peuvent mener à ces drames. Décryptage.

« Moi j’ai une grande peur ici, j’ai peur de mourir toute seule. (…) j’ai une peur panique de ça. Pas trop pour moi, si je suis morte je m’en fiche, mais mon chien, qui va le sortir ? (…) De mourir toute seule, ça me fait… »

Eglantine, 73 ans

« Chez moi je dors au rez-de-chaussée, la nuit mon volet n’est pas complètement accroché, il est poussé. Dans une petite boite, j’ai mes clés. Comme ça le jour où on va me trouver morte, qu’on puisse rentrer sans tout casser. ».

Nicolas, 81 ans

Pour les 750 000 personnes âgées qui sont en situation de mort sociale, c’est-à-dire dans un isolement extrême, une crainte commune : celle de mourir seul, sans que personne ne s’en aperçoive.

Depuis 2022, les Petits Frères des Pauvres recensent, à partir d’articles de presse, les situations de personnes âgées retrouvées mortes à leur domicile plusieurs semaines, mois, voire années après leur décès.

Ainsi, 13 morts solitaires ont été recensées en 2022, 21 en 2023, et plus d’une trentaine en 2024 et 2025. Ce recensement reste largement sous-estimé, en l’absence de statistiques publiques exhaustives sur le fait de mourir seul en France.

Morts solitaires : des facteurs qui mènent à ces drames

Lorsqu’on essaie de tracer les parcours de ces personnes disparues dans l’anonymat et l’invisibilité la plus complète, on observe qu’il s’agissait souvent de personnes âgées peu connues des services sociaux, en rupture avec la société ou avec des chemins de vie complexes, jusqu’à mourir seules chez elles.

Des parcours de vie fragilisés

Avant d’en arriver à ces situations dramatiques, ces aînés ont tout d’abord été des personnes qui ont commencé petit à petit, à se couper des 4 cercles principaux de sociabilité : 

  • la famille
  • les relations amicales
  • le voisinage
  • l’associatif

Dans notre rapport Isolement et territoires, quatre facteurs principaux expliquent cette rupture progressive des liens :

  • les deuils
  • les déménagements
  • l’évolution des quartiers (disparition des commerces, renouvellement rapide des habitants)
  • la faiblesse des relations de voisinage

« J’ai peur de mourir toute seule »

Les deuils successifs et les déménagements fragilisent profondément le tissu relationnel des personnes âgées et peuvent conduire à un repli progressif sur soi, renforçant la peur de mourir seul, souvent vécue dans le silence.

À cela s’ajoutent les transformations des territoires : lorsque les commerces ferment, que les visages changent, que les échanges se raréfient, les habitudes se perdent et l’isolement s’installe.

Pour les Petits Frères des Pauvres, qui alertent depuis des années sur ce phénomène, prévenir la mort solitaire passe avant tout par la prévention de la mort sociale : maintenir le lien, le restaurer quand il s’est distendu, et aller vers celles et ceux qui ne demandent plus rien.

Morts solitaires : passer sous les radars

Alors comment prévenir ces morts solitaires qui passent inaperçues ? Au fond, comment est-il possible de disparaître aussi facilement des radars et de mourir seul chez soi ? 

Des situations difficiles à repérer

À Agen, le corps de Georgette D., 73 ans, a été retrouvé dans sa baignoire le 7 septembre 2025, plusieurs semaines après son décès. Un mot d’agent immobilier, glissé dans l’entrebâillement de la porte, demandait à être rappelé. Les derniers courriers reçus dans l’appartement dataient de novembre 2024. Aucune enquête judiciaire n’a été ouverte, aucun obstacle médico-légal n’a été relevé .

Dans cette ville pourtant engagée dans la lutte contre l’isolement des personnes âgées, Georgette D. n’était pas identifiée comme personne à risque. Elle ne s’était adressée qu’une seule fois au Centre communal d’action sociale, en 2014, pour une démarche administrative. « On ne peut pas aller contre la volonté des personnes », rappelle la directrice du CCAS. Âgée de 73 ans, elle était trop jeune pour entrer dans les dispositifs municipaux ciblant les plus de 80 ans .

Des liens familiaux et institutionnels rompus

À Marseille, Hervé S., 75 ans, a été découvert mort chez lui le 5 juillet 2025, sans que sa famille, installée en Australie, n’en ait été informée. Ni son fils, ni ses frères n’avaient connaissance de son décès. « Je ne comprends pas que l’on ne m’ait pas retrouvé avant », confie son fils depuis Sydney .

C’est un voisin d’en face qui a alerté les pompiers après avoir constaté de fortes odeurs. La date exacte du décès n’a pu être établie. Hervé S. avait vu son médecin traitant quelques semaines auparavant, sans qu’aucun élément n’alerte sur une situation de danger imminent. Les proches n’ont été identifiés et contactés que grâce aux démarches menées par les Petits Frères des Pauvres et des associations partenaires, alors qu’il était déjà trop tard pour empêcher qu’il ne meure seul.

Des pistes pour prévenir ces drames

Face à ce phénomène, d’autres pays ont commencé à réfléchir à des solutions.

Au Japon, confronté à plus de 30 000 cas annuels de “kodokushi” (morts solitaires), des dispositifs expérimentaux ont été mis en place, notamment des partenariats avec des fournisseurs d’eau ou d’électricité afin de signaler des anomalies de consommation chez des personnes âgées vivant seules.

« Des accords ont été passés avec des entreprises privées pour faciliter la détection de situations de fragilité, en alertant les collectivités locales en cas de consommation anormalement basse. »

Sophie Buhnik
Chercheuse à l’Institut français de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise

En France, les Petits Frères des Pauvres appellent à une mobilisation collective et ont annoncé la création d’un comité scientifique chargé de préfigurer un Observatoire national de la mort solitaire, afin de mieux documenter, comprendre et prévenir ces situations extrêmes où des personnes âgées en viennent à mourir seules.

Car derrière chaque “mort solitaire”, il y a avant tout une vie rendue invisible bien avant le décès.

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