Hervé, 75 ans, une solitude à des milliers de kilomètres des siens

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Il avait construit une grande partie de sa vie en Australie. Le décès d’Hervé S. n’a été connu que tardivement par sa famille proche restée sur place. De retour en France, il s’était progressivement isolé.

Gérald est prudent. Depuis l’Australie, il s’assure de notre identité et demande l’acte de décès. Ce 31 décembre 2025, il prend connaissance de nos messages lui annonçant la disparition de son frère. Âgé de 75 ans, Hervé S. a été découvert sans vie six mois plus tôt, le 5 juillet, à Marseille

Aucun membre de sa famille n’en avait été informé, pas même son fils, Hugues S.. Technicien en génie mécanique, ce dernier est sous le choc :

« Je ne comprends pas que l’on ne m’ait pas retrouvé avant. Il y a tout de même des traces, j’ai un passeport français… »

Hugues
Fils de Hervé S. vivant à Sydney

La mairie de Marseille ne dispose que des actes de naissance, de décès et de mariage qui se sont déroulés dans sa ville. Hugues est né en Australie en 1986 et y a vécu toute sa vie.

La dernière fois qu’il a vu son père remonte à 2019, lors de son mariage.

« Une ou deux semaines avant mon mariage, j’ai eu un coup de fil de lui. Il m’a dit qu’il était dans l’avion, qu’il arrivait à Sydney. »

Hugues
Fils de Hervé S. vivant à Sydney

Il décrit son père comme quelqu’un de simple :

« Il aimait un peu les jeux vidéo, mais c’est tout. […] C’était dur de discuter avec lui ou même d’essayer d’avoir un contact. »

Hugues
Fils de Hervé S. vivant à Sydney

Les proches ont pu être identifiés et contactés grâce aux efforts conjoints des Petits Frères des Pauvres et de l’association Marseillais Solidaires des Morts Anonymes (MSMA), qui œuvre pour garantir des funérailles dignes aux personnes décédées dans la précarité et la solitude. Cette association fait partie du Collectif Les Morts de la Rue, auquel la Ville fait appel lorsque l’existence de l’entourage n’est pas connue de ses services.

Hervé S. est décédé à près de 17 000 kilomètres de ses frères et de son fils, au 12e étage d’un immeuble d’une petite cité, construite sur les pentes du massif des Calanques, dans le 11e arrondissement de Marseille. C’est son voisin d’en face qui a alerté les pompiers.

« Ils sont intervenus rapidement. Il y avait de fortes odeurs depuis deux ou trois jours »

Ali
Voisin de Hervé S.

La date exacte de sa mort « n’a pu être établie », comme le mentionne l’acte de décès, qui a retenu le 5 juillet, jour de la découverte du cadavre.

« Là-bas, c’est une meilleure vie qu’à Marseille »

Son médecin traitant, qui avait soigné la mère d’Hervé et bénéficiait de sa confiance, est lui aussi surpris lorsqu’il apprend la date du décès. La dernière consultation ne remonte qu’au 30 mai et « rien d’anormal », compte tenu de son âge, n’avait été remarqué. Hervé S. souffrait du syndrome de Diogène.

« Déjà enfant, il ramenait des trucs de la rue »

Gérald
Frère de Hervé S.

Seul un cercle de personnes très restreint pouvait se prévaloir de l’estime d’Hervé, méfiant. Mais cet homme de taille moyenne, à la barbe et aux cheveux blancs, savait s’appuyer sur des personnes ressources, comme sa voisine de palier. Il passait des coups de fil depuis chez elle. Elle avait relevé son courrier lors de son voyage en 2019.

« Quand il est revenu, on aurait dit un jeune homme. Il m’a répondu que là-bas, c’est une meilleure vie qu’à Marseille. » « Là-bas », il était entouré.

Voisine de palier

Son fils et les enfants de Gérald se sont occupés de lui. Il a renoué avec son ancienne vie, lorsqu’il était pâtissier reconnu à Sydney.

Hervé S., d’origine niçoise, avait 24 ans lorsqu’il est parti s’établir en Australie. 

L’évocation de son père, un ancien gendarme, fait remonter de mauvais souvenirs au sein de la famille. Lorsque le frère aîné, Guy, propose à leur mère, séparée du père des trois garçons, de les rejoindre elle aussi en Australie avec ses frères, elle saisit l’occasion.

Après des expériences comme « groom » au célèbre hôtel niçois « Le Negresco », après avoir travaillé dans une pâtisserie puis plus longuement dans une boulangerie industrielle, Hervé se construit une nouvelle vie dans le sillage de sa famille.

Hervé et Gérald ouvrent à Sydney une pâtisserie, « Le Vieux Nice », à cheval entre le quartier huppé de Woollahra et le quartier en vogue de Paddington. Gérald, disert, qui avait le rôle de « porte-voix », comme il le dit lui-même, de son frère en retrait, se souvient du succès immédiat du commerce :

« Nous avons fait passer le chiffre d’affaires de 1 200 dollars australiens par semaine à 7 000–7 500 dollars. […] Je pense que ça a été une période de bonheur pour lui. […] Il avait trouvé qu’il était bon dans quelque chose, qu’il était accepté »

Gérald
Frère de Hervé S.

La pâtisserie ne le quittera plus. Il aspirait à évoluer dans son activité, selon son frère.

L’avancée inexorable vers le repli

Pourtant, peu à peu, la situation se dégrade. Hervé vit mal la séparation avec sa femme.

« Il dormait dans un lit de camp au magasin »

Gérald
Frère de Hervé S.

Les clients se raréfient. Gérald, qui a quitté l’entreprise familiale, n’est plus là pour l’épauler. En 1992, Hervé rentre en France avec sa mère. Son fils, Hugues, avait alors cinq ans et reste en Australie. Il ne l’a plus revu pendant une dizaine d’années, raconte-t-il.

Ils arrivent à Marseille, où ils sont accueillis par Michèle, la cousine d’Hervé. Bonne fée de la famille, elle les aide dans leurs démarches administratives, notamment pour l’obtention d’un logement. Hervé a conservé cette habitude de passages furtifs.

« La dernière fois que je l’ai vu, c’était en avril, je crois, pour une demande d’allocation logement. Mais finalement, il n’a pas voulu. On a bu un café. »

Gérald
Frère de Hervé S.

Il rend visite, puis a l’habitude de disparaître plusieurs mois. Avant de prendre sa retraite, il travaillait dans une boulangerie où, de l’avis de toutes les personnes interrogées, il était exploité.

La disparition de sa mère, en 2007, l’isole un peu plus. Lorsqu’il a voyagé en Australie pour le mariage de son fils, son frère a entrepris des démarches pour qu’il obtienne une pension et puisse s’installer sur place. Là encore, il n’a pas finalisé les formalités. Le contact avec sa famille australienne se réduisait à peu de choses : un téléphone portable « qu’il s’est fait voler », selon son médecin. Il n’en rachètera pas, malgré les conseils de sa cousine et de son frère.

En juin 2025, quand Hervé Servera meurt chez lui, il était coupé du reste du monde.

La mort solitaire n’est jamais une fatalité.

Derrière chaque absence prolongée, chaque silence inhabituel, il existe souvent des signes faibles que personne n’ose interpréter. Les Petits Frères des Pauvres agissent au quotidien pour rompre l’isolement, aller vers les personnes les plus invisibles et alerter avant qu’il ne soit trop tard.

Reconnaître les signes, c’est déjà agir. Chacun peut jouer un rôle pour éviter que des vies ne s’éteignent dans l’indifférence.

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