La mort solitaire, un phénomène que l’on ne veut pas voir

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Tout le monde la redoute et pourtant personne ne souhaite s'emparer du sujet. La mort solitaire est un phénomène sous-évalué, sans définition officielle. Sur les traces de ses victimes, nous découvrons que leur isolement ne s'arrête pas avec le décès.
  • Une enquête menée en 2025 par Jean-Baptiste Mouttet, journaliste indépendant, pour les Petits Frères des Pauvres

Les regards se détournent, les portes se referment. 

« Je connaissais mal cette personne », « on se disait juste bonjour », « pas le temps », « je ne m’immisce pas dans la vie des gens », « je ne savais pas »… 

Tout au long de nos enquêtes pour retracer la vie de Georgette D.Reinhard G.Gérard L., Chantal M. et Hervé S., nous nous sommes heurtés au même rejet. Aucun rapport ou étude d’ampleur n’est paru sur le sujet en France.

Ces personnes de plus de soixante ans, dont on découvre le corps au moins sept jours après leur décès à leurs domiciles. L’association des Petits Frères des Pauvre comptabilise 33 morts solitaires en 2025 essentiellement repérées grâce à une revue de presse. Le phénomène est largement sous-estimé.

Le premier regard que porte la société sur ce phénomène passe par la presse, à la rubrique faits-divers. Les journaux alertent sur des décès inhabituels et décrivent l’état des cadavres en décomposition, en insistant parfois sur les détails sordides. Une enquête sur la raison du décès est souvent en cours et par conséquent l’identité du défunt ou de la défunte n’est pas révélée. Les informations sont parcellaires : elles servent à alerter les proches mais ne donnent pas de visage à la mort solitaire et renforcent la peur.

La rupture sociale

Oser regarder la mort solitaire en face passe par retracer le parcours de ces hommes et femmes, avant, pendant et après le décès

Lors de cette enquête qui nous a amenés à nous intéresser à une dizaine d’individus, un profil se dégage : ce sont des personnes coupées de leur famille

Georgette D., dont le corps a été retrouvé au minimum plusieurs semaines, certainement des mois, après son décès le 7 décembre 2025, n’était plus en relation avec ses frères et sœurs dont certains vivent pourtant dans la même ville qu’elle. La disparition d’un parent « tuteur », pilier de leur vie quotidienne, dont ils étaient particulièrement proches, bouleverse leur quotidien. 

Gérard L., découvert le 22 juillet 2025 à Paris et dont la mort remonte à plusieurs semaines, tout comme Hervé S., décédé officiellement le 5 juillet à Marseille, vivaient tous les deux avec leurs mères, disparues plusieurs années auparavant. 

Aucune de ces personnes seules ne peut compter sur un réseau d’amitié. Chantal M., dont on a retrouvé le corps certainement plusieurs mois après son décès au Pointel (Orne) le 8 avril 2025, fait exception. Elle avait bien une amie qui vivait à quelques centaines de mètres de chez elle. Mais elles s’étaient « fâchées », selon plusieurs témoignages du voisinage. 

Les voisins ne sont pas non plus un recours. Tout juste s’échangent-ils les formules de politesse de rigueur, un « bonjour », quand on se croise. Ces voisins cherchent à l’expliquer par le comportement des personnes disparues. Reinhard G.« ne parlait pas », selon Mohamed, le patron d’un restaurant kebab qui lui servait des frites. Hervé S., décrit comme mutique, « ne voulait pas se mêler des affaires des autres », soutient une voisine. Seul le caractère de Gérard L. dénote. Bavard, il était une figure atypique de son quartier parisien, connu de tous. Cela n’a pourtant pas suffi à faire remarquer son absence rapidement. 

Sous les radars de la société

À notre connaissance, aucun d’entre eux n’est membre d’une association. Ils ne participent plus aux événements organisés par leur ville ou une autre organisation. Ces activités ont pourtant leur importance pour resserrer les liens, surtout dans les communes rurales.

Le souvenir que conserve le maire du Pointel, Jean-Luc Leportier, de Chantal M. remonte à 2024 quand elle s’était déplacée au repas des aînés. Sa présence avait étonné le maire. Ces moments de convivialité sont un moyen pour les édiles de veiller sur les personnes âgées de leurs villages. « Elle semblait passer un bon moment », se rappelle-t-il. 

Les liens physiques sont coupés, tout comme les moyens de communication. La présence numérique est inexistante.

Toute la famille d’Hervé S. — son fils, son frère, sa cousine — mentionne son téléphone portable. Quand il ne peut plus utiliser l’appareil, la communication avec sa famille vivant en Australie est rompue. 

La propriétaire de Reinhard G., Cilia, doit se déplacer pour avoir des nouvelles de son locataire. Une recherche de leur identité sur les moteurs de recherche mène seulement à l’avis de décès.

Seule la vie tragique de Georgette D. n’est pas tombée dans l’oubli numérique. Le procès, en 1996, de son mari et de sa belle-mère qui l’avaient enfermée durant quatre ans dans une étable avait été fortement médiatisé à l’époque, et un ouvrage, « La Chinoise verte », de Françoise Hamel (Flammarion), lui a été dédié. Mais ces traces sont figées dans le temps. La seule publication visible sur sa page Facebook date de 2015. 

Les services sociaux conservent peu de traces d’eux. Georgette D. a bien sollicité le CCAS d’Agen pour compléter un dossier de retraite daté de 2014, mais elle n’est plus entrée en contact par la suite. Les démarches pour placer sous tutelle Reinhard G., à Montpellier, sont intervenues trop tardivement.

Souvent, elles sont réticentes à entreprendre des démarches administratives. Le frère d’Hervé S. est exaspéré de voir que son frère n’a pas finalisé la demande d’une pension australienne pour pouvoir s’installer près de chez lui à Sydney. 

Moins de 80 ans, un facteur d’invisibilisation

La Ville d’Agen s’interroge : comment aider les personnes qui se coupent volontairement du reste du monde ? Cette question obsède Sandrine Péquignot, directrice du CCAS. Une alerte lors de fuites ou de non-consommation d’eau ? Les habitants du logement ont pu partir en vacances. Un bracelet connecté ? Il faut l’autorisation du bénéficiaire. L’absence de mouvement sur les comptes bancaires ? Les banques sont soumises au secret… 

Leur âge est un facteur de leur invisibilisation. Georgette D., Reinhard G., Gérard L., Chantal M. et Hervé S. avaient tous moins de 80 ans, point de bascule vers le grand âge. Les mairies et les services sociaux surveillent plus attentivement les personnes âgées de plus de 80 ans, surtout depuis la crise sanitaire de la Covid.

L’exemple le plus frappant est celui d’Agen où 4 morts solitaires ont été comptabilisées en 2025. Dans cette ville où près de la moitié des 60 ans et plus vivent seules (3 620 personnes), la mairie a mis en place l’efficace dispositif Ninaa (Non à l’isolement de nos aînés agenais), fondé sur une démarche d’« aller vers » pour prévenir l’isolement des personnes âgées. Mais ce programme ne s’adresse pas aux moins de 80 ans. 

« La cible 60–65 ans ne nous a pas paru pertinente. Au-delà, à 75 ans, on a encore des seniors qui sont très actifs… »

Baya KHERKHACH,
Adjointe au maire chargée du vivre-ensemble, de la cohésion sociale et des personnes âgées à Agen (47)

À cet âge-là, pourtant, les cercles familiaux ou d’amitié se restreignent en raison des décès. Les élues interrogées souhaitent étendre le dispositif Ninaa à une vigilance accrue envers les moins de 80 ans.  

Lors de notre enquête, le voisinage ou les proches qui ne sont pas au courant du décès sont parfois surpris et demandent : « Mais elle/il avait quel âge ? »

Au Pointel, Claudine surveille les mouvements de sa voisine d’en face âgée de plus de 90 ans, mais n’a pas remarqué le décès de sa voisine d’à côté, Chantal M.

Des personnes en détresse

Les communes rurales ne sont pas exemptes de mort solitaire et cela, même si la personne est connue, comme c’est le cas à Pointel et ses 300 habitants. 

Ce sont pourtant des personnes qui ont besoin de soutiens. Leur situation est économiquement précaire. Reinhard G. ne peut payer son loyer que grâce aux allocations familiales. Hervé S. était « exploité » dans la boulangerie où il travaillait avant de prendre sa retraite, Georgette D. n’a travaillé qu’épisodiquement… 

Quand ils ou elles ont une retraite, elle est maigre. Gérard L., ancien aide-comptable, peut, lui, compter sur les revenus de son appartement vendu en viager. La précarité favorise l’isolement, mais la mort solitaire peut toucher toutes les catégories socioprofessionnelles

À Agen, Michèle G., qui « traduisait des ouvrages en plusieurs langues, dont l’anglais », était « très cultivée », selon une connaissance citée par Le Petit Bleu, le 27 décembre 2020. La découverte du corps de Michèle G., le 18 décembre 2020, probablement décédée deux ans auparavant, avait créé l’émoi et amené la mairie à mettre en place le dispositif Ninaa. 

La mort solitaire est favorisée par des pathologies, des handicaps ou des addictions. Sur les cinq portraits, trois présentent des symptômes du syndrome de Diogène qui se caractérise, entre autres, par une négligence prononcée du domicile ou une hygiène corporelle déficitaire. Les obsessions de Gérard L., son goût trop poussé du détail dénotent aussi un trouble du comportement. Georgette D. est reconnue comme invalide. Chantal M. et Reinhard G. présentent des problèmes d’addiction à l’alcool. Ces troubles sont parfois la conséquence de vies heurtées par des traumatismes, des cassures. Séparations douloureuses avec leur conjoint, perte d’un proche, famille dysfonctionnelle mènent à la méfiance. 

Une absence inhabituelle mise sur le compte d’un comportement singulier

Ces problèmes de santé et le statut social modifient le regard que porte autrui sur eux et retardent les alertes. Les « ça ne m’étonne pas », lourds de sous-entendus, sont régulièrement une réponse quand on annonce le décès à une connaissance. 

Le patron du restaurant non loin de chez Reinhard G. s’inquiétait mais n’était pas étonné au vu « de son caractère ». Chantal M. était catégorisée parmi les marginaux de son village.

« Il [Gérard L.] pouvait lui arriver de ne pas répondre quand on toquait à sa porte alors qu’il était là »

Une voisine de Gérard L.

Une absence inhabituelle est rapidement mise sur le compte d’un comportement habituellement jugé singulier. Les voisins mettent souvent en avant le fait que ces personnes sortaient généralement peu et qu’il n’est pas étonnant de ne pas les voir durant plusieurs jours ou semaines. Une mort solitaire est la conséquence d’un isolement social auquel la société n’a pas su répondre. 

L’entourage proche ou éloigné donne l’alerte d’une absence prolongée en se fiant à des signes extérieurs visibles : les voisins voient que les volets sont fermés ou ouverts nuit et jour, la lumière reste allumée, la factrice s’interroge sur une boîte aux lettres qui déborde. Mais ces signaux ne suffisent pas toujours. Les voisins ne veulent imaginer pas le pire et se rassurent en supposant un départ en maison de retraite, une visite à la famille… 

Il faut alors attendre que le doute ne soit plus permis. Les loyers impayés interrogent le propriétaire ou le bailleur. Les fortes odeurs du corps en décomposition poussent le voisinage des immeubles à agir. 

« Il y a une sorte de déni. Les gens ne veulent pas imaginer cela. Un voisin préférait même penser que ça venait de son chien »

Un voisin de Gérard L.

La priorité : alerter les pompiers

Encore faut-il s’adresser aux bonnes personnes, en l’occurrence les pompiers. 

Dans cette crainte du pire, de la mort, il est habituel que l’entourage alerte d’abord une personne relais. Ne parvenant pas à joindre Georgette D., son propriétaire appelle le gestionnaire immobilier. Une voisine de Gérard L. s’en remet à la présidente du conseil syndical de copropriété, Pascale T., absente de l’immeuble parisien à ce moment-là. Ce n’est qu’après cet appel que les pompiers sont prévenus. 

Ne pas s’adresser aux pompiers en priorité, qui prennent la responsabilité, le cas échéant, de fracturer la porte, retarde tragiquement la découverte du corps. Le frère de Patrick R., dont le corps a été retrouvé le 2 août dans son appartement à Agen, s’est d’abord tourné vers sa nièce vivant à Toulouse, qui s’est rendue sur place, puis vers le bailleur et la police municipale, laquelle est mise sur une fausse piste par un voisin croyant savoir que Patrick R. est en maison de retraite, avant d’appeler les pompiers. Le décès remontait à huit mois. 

Ce sont ces derniers qui sont chargés de « lever le doute » sur l’absence ou le décès de la personne. La police ou les gendarmes interviennent ensuite pour mener l’enquête ; un médecin constate si la mort est naturelle ou non. 

L’annonce du décès est une épreuve à surmonter pour les voisins. Dans le village du Pointel, la disparition de Chantal M. est taboue. 

« Nous sommes tous coupables. »

Une amie de Chantal M.

Ce sentiment est présent dans chaque cas de mort solitaire. 

Un défi : retrouver les proches

L’isolement se poursuit après le décès. Quand le corps est identifié, qu’aucun proche ne se déclare, un travail d’enquête débute par la mairie pour retrouver un parent, voire un ami. D’abord pour les prévenir, ensuite pour prendre en charge les frais d’obsèques. 

Si aucun proche n’est retrouvé, s’ils ne peuvent pas ou refusent de payer les obsèques, c’est à la commune d’engager les frais. Les villes ont en main les documents de l’état civil, font appel au CCAS, se tournent vers la police ou, plus artisanalement, consultent les pages blanches. Ces démarches réclament du temps et de l’énergie. 

L’adjointe à l’état civil d’Agen, Maïté François, s’est elle-même déplacée à l’adresse de l’un des frères de Georgette D. pour lui signaler le décès. À ses côtés, la cheffe du service, Nathalie Guarrigue, a sous les yeux les dossiers multicolores des personnes ayant nécessité une enquête. Elle les conserve méticuleusement pour pouvoir répondre aux demandes d’informations de l’entourage si un jour ils se manifestent.

« Les gens s’imaginent toujours qu’en mairie, on a des fichiers magiques. Que l’ensemble de la famille est forcément répertorié en mairie. Mais ça, ça n’existe pas », explique-t-elle. « La seule chose que nous avons en mairie ce sont les fichiers des actes de naissance, de mariage et seulement s’ils se sont mariés ou nés à Agen. »

Nathalie Guarrigue
Cheffe de service de l’état civil à la mairie d’Agen (47)

La trace est parfois difficile à suivre. La mairie de Marseille sait qu’Hervé Servera est né à Nice, qu’il a deux frères, mais ni que la famille s’est installée en Australie, ni que son fils est né là-bas. 

Des villes comme Paris ou Marseille font appel à des organisations, telles que le collectif Les Morts de la Rue, pour poursuivre les recherches quand des proches ne sont pas identifiés, ayant un domicile ou non. Il a fallu six mois pour que la famille d’Hervé S. soit prévenue grâce aux efforts de l’association Marseillais Solidaires des Morts Anonymes (MSMA), membre du collectif, et des Petits Frères des Pauvres. 

La dignité mise à l’épreuve jusqu’au bout

La dignité des morts solitaires est de nouveau mise à l’épreuve au moment des obsèques. Sans proches pour les organiser, aucune cérémonie n’a lieu. Dans ces familles aux liens rompus, il n’est pas toujours évident que les membres acceptent d’y assister. Cette violence est aussi subie par les membres des équipes municipales et les régies des pompes funèbres. 

Le directeur des services funéraires de Montpellier raconte que ses équipes prennent un temps pour se recueillir, dire un mot, pour atténuer la peine. Dans une démarche d’« être avec », le collectif Les Morts de la Rue accompagne le défunt. À Marseille, l’association MSMA organise un recueillement à la chambre mortuaire puis une cérémonie au cimetière. 

Les morts solitaires sont anonymes quand la presse annonce leur décès dans la rubrique fait divers des journaux ; certains le sont encore quand ils sont inhumés. Dans les cimetières, rien ne rappelle le souvenir de Georgette D. ou de Reinhard G.. 

À Montpellier, l’alignement de pierres tombales blanches, nues, sans noms, donne le vertige. 

La mort solitaire n’est jamais une fatalité.

Derrière chaque absence prolongée, chaque silence inhabituel, il existe souvent des signes faibles que personne n’ose interpréter. Les Petits Frères des Pauvres agissent au quotidien pour rompre l’isolement, aller vers les personnes les plus invisibles et alerter avant qu’il ne soit trop tard.

Reconnaître les signes, c’est déjà agir. Chacun peut jouer un rôle pour éviter que des vies ne s’éteignent dans l’indifférence.

Découvrir les histoires de vie de personnes victimes de mort solitaire, réalisées par le journaliste Jean-Baptiste Mouttet :

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